Votez nul ! (même si c’est un pléonasme)

Afin de vous aider vous trouverez ici quelques exemples de bulletins de vote ainsi qu’une maquette Inkscape à adapter à vos désirs.

Le choix de mélanger noms et prénoms des candidats effectifs peut être intéressant, garantissant de grands éclats de rire ou pourquoi pas des échauffourées au moment des dépouillements.

La police de caractère utilisée est OSWALD Bold, que vous pourrez récupérer facilement en cliquant ici.

Pour récupérer le gabarit Inkscape cliquez ici.

Pour récupérer l’ensemble des bulletins de vote présentés ci-dessous au format imprimable en une seule archive zip (145ko) c’est ici qu’il faut cliquer.

Amusez-vous bien  !

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Coup d’État d’urgence, par Mathieu Bonzom

Avant-propos de l’auteur de ce blog : Je découvre aujourd’hui la revue web « Contretemps » et dont je ne peux que recommander la consultation, en vertu de l’ouverture d’esprit dont elle témoigne, et de la richesse des informations qu’elle fournisse. Dans l’article de Mathieu Bonzom qui suit, datant du 15 septembre 2016, vous aurez un aperçu détonnant des perspectives toujours prégnantes évidemment quatre mois plus tard.

Il y a encore quelques mois en France, comme pour renverser le sentiment d’impuissance de l’année 2015, la jeunesse semblait en passe de retrouver la plage sous les pavés. Quelques mois d’été plus tard, les vagues ont repris d’assaut les plages. Vague d’attentats certes, mais aussi – avec des armes autrement plus puissantes et une politique bien plus ancienne – vagues d’autoritarisme raciste.

Vague après vague, ce mal se propage dans toute l’Europe. Des gouvernements d’extrême droite s’installent, ou s’y préparent. Mais la situation est déjà critique lorsque l’extrême droite est devenue la principale force d’opposition dans le champ politique, comme c’est le cas aujourd’hui en France entre autres. Imitée de toutes parts, l’extrême droite n’est alors plus que l’une des forces qui accélèrent la surenchère autoritaire des partis bourgeois classiques et de leurs institutions nationales – et a fortiori, supra-nationales.

Un seuil est franchi dans l’accumulation d’abus d’autorité les plus divers, du recours à de vieilles armes constitutionnelles aux dernières mesures liberticides, des attaques les plus officielles et assumées aux violences perpétrées loin des caméras de télévision. L’état d’urgence semble en passe d’accéder à la durée indéterminée, et une politique ultra-autoritaire se généralise – pas encore la Turquie d’Erdogan, déjà plus la routine antidémocratique de la Ve République.

Cette politique systématique semble désormais pouvoir compter sur un soutien de masse (ou du moins l’absence d’une opposition de masse) à un projet de société déjà en cours de mise en place. Alors que les beaux discours s’accumulent sur la défense de « nos libertés » face à leurs « ennemis » belliqueux (au Moyen-Orient) ou industrieux (en Chine), la « solution » autoritaire à la crise économique et politique du néolibéralisme en Occident se dessine de plus en plus nettement ici même.

La situation est grave, et la presse française s’en fait l’écho : elle bruisse d’un vocabulaire digne des plus sombres décennies de ce siècle – barbarie, invasion, collaboration… ¡No Pasarán! Mais pour ces médias, propriétés de grande valeur pour nos ennemis de classe, les « collabos », les « Munichois », c’est nous ! Les « islamo-gauchistes » (autrement dit, les « judéo-bolchéviques » du 21e siècle), ou tout simplement, celles et ceux qui prétendent encore résister au raz de marée autoritaire.

* * *

Comment comprendre ce raz de marée, alors qu’une crise sans précédent ronge la légitimité de la « caste » des représentants politiques professionnels ? Quel est l’enchaînement des circonstances entre le dégoût omniprésent d’un système manifestement anti-démocratique, et l’approfondissement de ces tendances anti-démocratiques ? Un élément de réponse majeur, et le premier du point de vue de nos responsabilités, est l’incapacité de la gauche radicale (en France, mais pas seulement) à construire une riposte organisée et de masse, visant à endiguer le phénomène. Mais il faut alors expliquer cet échec.

Pour répondre à toutes ces questions, il ne faut jamais perdre de vue l’objet principal des offensives idéologiques qui soutiennent les politiques autoritaires, offensives extrêmement violentes et puissantes, si l’on en juge par les dérives rapides qui affectent la quasi-totalité du champ politique et de larges secteurs des sociétés européennes : le racisme et l’impérialisme – avec pour pointes avancées l’islamophobie et la chasse aux migrant·e·s, entre autres formes de racisme d’État, ainsi que la « guerre contre le terrorisme ».

* * *

La chose devrait être entendue. Pourtant une partie de la gauche radicale, non contente de relativiser l’importance de ces questions, va jusqu’à contester qu’elles fassent partie des termes du débat.

Nous considérons que le contrôle de la République sur les vêtements des femmes ne fait avancer aucune des causes que nous défendons (au contraire !). Aujourd’hui, dans des cercles qui s’étendent parfois jusque dans le mouvement syndical et social, il n’en faut pas plus pour se voir accuser de pactiser avec un nouveau fascisme. Et trop nombreux sont ceux qui, sans aller jusque-là, ne voient dans l’agitation autoritaire et raciste permanente qu’une diversion empêchant de s’occuper des vrais problèmes. Prenant la récente affaire du « burkini » par le petit bout de la lorgnette, certains reprochent simplement au gouvernement de faire « beaucoup de bruit pour rien ». Mais d’autres adressent les mêmes reproches aux femmes qui portent ce vêtement, ou même, les accusent de provocation extrémiste, sur fond de « lutte contre le terrorisme »…

De glissement en glissement, une partie de la gauche de transformation sociale est donc bien mûre pour traiter les antiracistes comme des « collabos ». Rien d’étonnant au fond, dans un pays où l’islamophobie n’est pas toujours considérée comme un racisme, même dans la gauche radicale. Au-delà de l’intervention du Conseil d’État, le débat en France a confirmé que la reconnaissance de libertés si élémentaires qu’elles semblent aller de soi (se vêtir à la plage !) demeure à géométrie variable. Ne rencontrant aucune protestation large et organisée, le processus trouvera les formes que l’arrêt du Conseil d’État l’oblige à chercher.

Il est grand temps que les plus naïfs apprennent à faire la différence entre un mirage et un contre-feu. Le gouvernement a-t-il beau jeu de faire enfler des polémiques racistes et sexistes, dans un contexte où il veut à tout prix refermer la parenthèse du mouvement social du printemps dernier, « contre la loi  »Travail » et son monde » ? C’est une évidence. Mais n’y voir qu’un « écran de fumée » masquant les « vrais problèmes », c’est commettre une grave méprise : cette fumée-là n’est pas sans feu.

L’été 2016, en France notamment, a constitué une étape supplémentaire dans l’approfondissement de discriminations racistes bien réelles, concrètes et anciennes (bien au-delà du burkini), et dans leur popularisation au sein de la société française, avec pour toile de fond les entreprises guerrières censées répondre aux attentats. Négliger cela, c’est d’abord négliger la réalité de l’oppression raciste en France – soit en niant sa réalité matérielle, soit (ce qui revient au même) en la dissolvant dans une conception étroite de « la question sociale ». Une lourde responsabilité qui pèse déjà en grande partie sur la gauche radicale.

C’est aussi se priver de toute stratégie digne de succès : cette oppression est devenue centrale dans la politique de la bourgeoisie. Aggravé et reconstruit idéologiquement dans la « guerre contre le terrorisme », le racisme d’État est le principal ciment d’un bloc autoritariste aux mille visages, un point d’appui majeur pour son extension, un facteur de consentement de secteurs croissants des classes populaires à des politiques qui les oppriment – austérité néolibérale, répression sociale facilitée par l’État d’urgence, etc. Et si la lutte antiraciste demeure un point faible historique de la gauche de transformation sociale, notamment en France, comment s’étonner que ce point d’appui s’offre à l’hégémonie bourgeoise ?

* * *

Ce n’est pas le seul point faible de notre camp politique, dans un contexte d’oppressions multiples, de guerres dévastatrices, enchâssées dans la grande catastrophe économico-écologique qu’est le capitalisme.

Pour ne parler que des faiblesses les plus nettes de la gauche radicale en France : nous sommes en difficulté dans la défense de libertés démocratiques durement attaquées, ou dans nos rapports avec les institutions verrouillées de l’Union Européenne ; nous ne parvenons pas à lier la contre-offensive dans les luttes sociales, à l’élaboration des perspectives politiques indispensables à ces luttes, après des décennies sur la défensive ; nous ne menons pas ensemble les batailles nécessaires dans le champ politique institutionnel.

Autant de faiblesses qui se font cruellement sentir lorsque des contre-offensives populaires s’esquissent. Heureuse surprise du printemps 2016 en France, le mouvement contre la loi « Travail » et son monde a remis au goût du jour les mobilisations sociales, les manifestations de masse, la question de la grève, et celle de la confrontation avec l’État, sous un gouvernement socialiste qui avait auparavant surtout eu à se préoccuper de la « manif pour tous » et des attentats. Tandis que les forces les plus convaincues ont peiné à lancer des grèves à la hauteur des enjeux et de la détermination de la classe dirigeante, le dynamisme du mouvement ne s’est pas démenti, notamment dans la jeunesse, y compris sous des formes qui ont été contestées au sein du mouvement : prise de la tête des manifestations, recherche de confrontations physiques avec la police, actions de « casse » et de blocage…

De multiples débats doivent se poursuivre sur cette mobilisation qui tente elle aussi de le faire. Mais s’agissant de la surenchère autoritaire dans les sociétés européennes, un débat en particulier retient immédiatement l’attention : celui des rapports avec la police. Il serait suicidaire, dans ce « coup d’État d’urgence » que nous vivons, de ne poser cette question que du point de vue tactique et « interne » au mouvement du printemps 2016, comme pour ménager l’opinion de ceux qui seraient prêts à se résigner à la Loi Travail « à cause des casseurs ».

Quoi que l’on pense de telle ou telle action menée contre la police lors des manifestations, c’est d’abord à une répression inouïe par la police que nous assistons, dans le mouvement social et bien au-delà. Or, cette répression divise aujourd’hui un camp social qu’elle devrait réunir contre elle : le nôtre. Celles et ceux qui sont en première ligne de la répression policière en connaissent la gravité, mais d’autres secteurs conservent une perception « neutre » de l’action violente de la police, et sont tentés de la canaliser, contre les petits « casseurs » à l’occasion (les grands casseurs qui possèdent la planète peuvent dormir tranquilles), et la plupart du temps, contre les « islamistes » ou la « racaille ».

Ce « recours à la police », émanant de notre camp social et politique, est catastrophique dans le contexte actuel, et on retrouve ici le double échec qui nous menace, sur le plan de la lutte contre les oppressions, et sur le plan stratégique plus général. D’une part, ce recours coupe une partie de la gauche radicale des opprimé·e·s aux côtés desquel·le·s elle prétend lutter et qu’elle espère rassembler, car ce sont les premier·e·s à faire les frais des violences policières. D’autre part, il nous prive de l’un des principaux avantages stratégiques qui reste à prendre contre l’extrême-droite et les secteurs les plus radicaux du bloc autoritaire : quelle que soit la souplesse politique dont ils ont fait preuve depuis des années, ceux-ci peuvent difficilement se retourner contre la police.

Une colère de masse contre toutes les violences policières serait un point d’appui décisif pour nous, dans l’autoritarisme ambiant.

* * *

Ce printemps 2016 a aussi soulevé à nouveaux frais la question des perspectives politiques et de leur élaboration collective, dans une sorte de « mouvement des Indignés » lancé à retardement en France, l’expérience des « Nuits Debout ». Riche et contradictoire, l’expérience est encore vivante, et encore en débat. Mais sur le plan des perspectives politiques, il est déjà frappant que l’espoir de renouveau soulevé par Nuit Debout tranche avec tout ce qui se profile pour les échéances électorales de 2017.

L’identité des candidats possibles en est un premier indice. Et les campagnes effectivement menées sont toutes gravement affectées par la surenchère autoritaire et raciste qui inonde le champ politique, ou incapables d’y répondre. La seule campagne qui semble rencontrer un écho sur le côté gauche du gouvernement, celle de Jean-Luc Mélenchon, marque un net recul par rapport à celle de 2012, non seulement en termes de crédibilité, de division et d’affaiblissement de la gauche radicale, mais aussi, précisément, pour la tournure de plus en plus ouvertement social-chauvine qu’elle a prise.

On pourrait débattre des mérites des autres campagnes qui tentent de représenter la gauche radicale, mais elles sont animées par des organisations et des militant·e·s peu ou pas convaincu·e·s de l’importance stratégique de la politique représentative dans le contexte actuel, qui implique de se rassembler pour se remobiliser autour de perspectives concrètes et ambitieuses (autrement dit… radicales). Autant dire que sans cette ambition – et dans les règles d’un jeu institutionnel et médiatique toujours plus antidémocratique – c’est perdu d’avance.

Les candidatures et les campagnes électorales qui s’annoncent pour 2017 sont donc le meilleur argument de celles et ceux qui veulent déserter l’arène électorale et le champ de bataille institutionnel une fois pour toutes. Et on peut en effet faire le pari que la crise de légitimité du champ politique dans son ensemble va encore s’approfondir. Cependant, l’autoritarisme raciste qui fait figure d’unique projet alternatif, à force de s’appuyer adroitement sur la contestation diffuse de l’ordre établi, pourrait bien finir par l’absorber.

Faut-il se résoudre à l’absence de toute campagne d’ampleur opposée au bloc hégémonique en 2017 en France ? En tous cas, il est indispensable de se demander comment repartir à l’assaut, par « les luttes » (manifestations, grèves, et autres interventions concrètes dans la conjoncture), et indissociablement, par l’élaboration collective d’un projet politique fédérateur (sans doute impossible sans une participation bien pensée aux élections).

Dans cette société au bord du gouffre, la question des perspectives politiques construites « dans la rue » s’aborde avec la même lente impatience que celle des perspectives « dans les urnes ». Il n’est pas question de brûler les étapes de l’élaboration collective dans des cadres tels que les Nuits Debout. Ne nous privons pas pour autant de tirer des bilans d’étape.

Les secteurs de notre camp social (notamment dans la jeunesse) qui n’ont pas besoin de mots d’ordre plus précis que « contre la loi Travail et son monde » pour jeter toutes leurs forces dans une initiative comme Nuit Debout ou dans les « cortèges de tête », détiennent sans aucun doute certaines des clés de la situation. D’autres clés sont entre les mains d’autres secteurs, dont la mobilisation unifiée, la grève, la révolte générale, seraient plus puissantes mais nécessitent manifestement des perspectives politiques plus concrètes, un projet de société auquel croire assez pour risquer le peu qu’ils détiennent.

Des perspectives auxquelles cette revue cherche à contribuer par le débat théorique et stratégique.

Mathieu Bonzom

URL originale de l’article :

https://www.contretemps.eu/coup-detat-durgence/

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Note complémentaire :

Pour précision la découverte de cette intéressante ressource progressiste sur Internet s’est opérée à partir d’un résultat de recherche ayant abouti à cet article de janvier 2016 se rapportant à l’économie chinoise, et qui est lui aussi très intéressant :

https://www.contretemps.eu/crise-capitalisme-chinois/


Autre note complémentaire :

Je reste sceptique quand-même pour ce qui relève de l’enthousiasme de Mathieu Bonzom à l’égard de l’initiative « Nuit debout », qui me soit apparue au moins dans sa version toulousaine, plutôt restreinte en terme d’audience populaire large, tant au plan générationnel, qu’en terme partisan et de présence des habitants des quartiers les plus pauvres de la ville. En simplifiant, à part des étudiants, des militants syndicaux et politiques et très ponctuellement quelques badauds, elles ne m’ont pas parue rassembler grand monde, en dehors des jours de manifs, qui corresponde à ce qu’il désigne par l’expression « jeter toutes leurs forces »…enfin j’ose espérer que toutes les forces déterminées au changement ne se résument pas au groupe très restreint de personnes que j’y aie rencontré !  

Des fourberies des fausses gauches…

…et des progressistes en peau de lapin.

et des progressistes en peau de lapin...

C’est arrivé à nouveau. « Cela n’a aucune importance« , comme dirait Picasso. « Le Grand soir » a une fois de plus censuré mon propos. Mais cette fois les circonstances sont parlantes, car le sujet des remarques que je faisais, et le fait qu’elles aient été effacées m’empêchant de répondre à Fabrice Aubert qui m’interpellait pourtant nommément, désigne une forme non seulement de censure, mais plus simplement de totalitarisme assumé.

Je peux être naïf ou le paraître dans mon propos, parce qu’il est un principe du respect de la personne humaine auquel je sois attaché sans doute avec toutes mes tripes : j’accorde de principe a priori, à toutes celles et ceux que je ne connais pas, toutes les qualités positives des êtres humains. Cela s’apparente un peu à la présomption d’innocence, ce droit aujourd’hui si galvaudé par la justice bourgeoise, s’inspirant du principe que tant qu’on n’ait pas de preuve que la personne soit fautive ou mauvaise, la juger ou pire condamner s’avère en soi criminel. Cet attachement se double de l’expérience sur le long terme de fréquentation des milieux éducatifs, et qui me conduit à applaudir des deux mains et des deux pieds l’analyse qu’en fasse Sir Ken Robinson : usine de reproduction des élites littéraires, matrice destinée à produire des universitaires à la chaîne, l’école non seulement a perdu sa mission d’accompagnement de l’épanouissement des êtres, mais travaille à la destruction de leur imagination et de leur créativité.

C’est ce qui explique que lorsque je lise des propos s’affligeant des difficultés contemporaines à opposer au capitalisme et suggérant plutôt que d’y faire face, qu’il faille « éduquer les masses« , ce qui revienne à présumer que les êtres humains soient en majorité des abrutis, cela me mette hors de moi. Ce n’est pas seulement parce que cela renvoie aussi aux pires travers des régimes proto-marxistes qui aient de différentes façons plus tragiques les unes que les autres, tenté de prendre cette voie au vingtième siècle. Cela pourrait s’y apparenter si ne je voyais seulement dans ces manifestations de mépris des personnes que l’héritage d’une éducation politique érigeant Marx et Lénine en nouveaux prophètes, et dévoyant l’engagement en « militantisme », de vocation ou de métier, à l’origine de toute une hiérarchie malveillante réactionnelle au catholicisme de bon ton des capitalistes européens. Mais je laisserais bien sûr ces doctrinaires discuter entre eux de l’intérêt à rêver une société égalitaire possible, et qui soit compatible avec leur mépris a priori patent du commun et des petites gens.

Le cœur des dissensions qui se soient faites jours les derniers temps était évidemment dans la farce qu’entretiennent certains, et suivant laquelle les marxistes devraient soutenir la candidature social-démocrate de Jean-Luc Mélenchon. Pour suivre leur raisonnement, il faudrait taire l’opposition au capitalisme, ne surtout pas le désigner comme ennemi du peuple, afin à terme d’élire un nouveau parlement où seulement à ce moment là, par la magie de la seule soumission minoritaire du PS, considéré comme allié, on pourrait alors s’en prévaloir. La débilité profonde du raisonnement, étant donné qu’il repose sur la disparition impossible des droites auxquelles d’ailleurs s’apparente l’allié potentiel en question, a de plus en plus de mal à convaincre qu’on ait affaire à autre chose qu’une énième manœuvre de cette fausse gauche ayant produit les « alternances » dont tous les français ne puissent ignorer où ça les ait conduits, a fortiori à l’issue du dernier quinquennat. D’ailleurs il suffit de lire leur programme pour s’en convaincre : il s’agit d’une suite de propositions présentées de manière à pouvoir être négociables, dans la forme traditionnelle préparant comme d’habitude les enterrements en grande pompe des promesses électorales [Marc dit: « les promesses rendent les fous joyeux« ].

Fabrice Aubert fait parait-il partie d’un « think tank progressiste ». Déjà ceux qui connaissent ce que représente aussi le tank dans l’histoire communiste ne peuvent se sentir dépaysés. Mais là il s’agit d’un tank gentil, d’une machine de relations publiques destinée à vendre aux gogos le vent à emporter leur petit bateau rêveur, vers des lendemains chantants tous pleins d’égalité, de fraternité et de « conscience politique » bien éduquée.
Ramené au plan culturel, il ne s’agit de rien d’autre que d’une élite universitaire auto-proclamée, qui reprenne à son compte l’idée bourgeoise de minorité éclairée, s’auto-valorisant par conviction de sa supériorité acquise par l’instruction. Qu’il lui soit facile de suggérer que qui mette en cause ce qui n’est rien d’autre qu’un complexe de supériorité, par toutes sortes d’accusations infamantes allant jusqu’à la désignation paradoxale d’ennemi de classe, du libertaire nihiliste perché au pur et dur et jusqu’ou sous-marin roulant pour l’extrême droite ou les services de renseignement, ne trompe heureusement plus grand monde. Les thèses de ceux-là se heurtent de toute manière à quiconque serait attaché aux aspirations simples et légitimes du prolérariat lui-même, autant qu’à l’expérience qu’il ait pu partager.

L’Aubert est bien éduqué donc, il m’apostrophe « nauséabond » et lorsque je lui répond « fourbe », il charge ses petits copains modérateurs, de s’occuper des ciseaux, ce qui lui permet de continuer tranquillement ses savantes démonstrations : je n’ai rien dit. Ce monsieur se déclare lui-même, dans même registre que Roland Castro, « révolutionnaire« , mais j’ai bien peur que l’espèce dont il s’agisse ne soit rien qu’une déclinaison de pacotille, à en juger par les « faits politiciens » auxquels ils attachent une importance déterminante, comme les calculs électoraux, quand ils ne consistent tout au plus que de bavardages internes au spectacle auquel donne lieu régulièrement la farce électorale, instant de « citoyenneté » généralement dédié à suspension de tout débat de fond, puisqu’exigeant gommage de toutes les incertitudes, afin de départager les fantasmes qui associeront au mieux chaque « candidat » dans son verbe aux illusions qu’entretiendraient celle-ci ou celui-là. [cf. François Béranger : « Tous les sept ans et même parfois avant on a droit au grand carnaval…« , Magouille blues]

Ces gens là veulent faire croire que le capitalisme ait, d’une manière ou d’une autre changé, qu’il soit devenu aujourd’hui pire qu’il ait jamais été. Mais le capitalisme désigne depuis ses origines la poursuite exclusive du profit maximal au prix de négligence absolue du sort des êtres humains et de l’environnement. Il voudraient absolument nous convaincre que la technicité financière contemporaine et le règne absolu des marchés, qui ne constituent de fait que la connaissance spécialisée qui légitime leur revendication élitiste, empêche de reconnaître le monstre tel qu’il a toujours été. Comme pour les socio-libéraux qu’ils proposent simplement de remplacer, ils situent les solutions possibles dans le domaine du « négociable ». Au final, l’alibi démocratique et électoraliste sert de cache-misère à leur volonté purement accidentelle , voire accessoire, d’écorner les prébendes du capital.

Vouloir affirmer qu’il n’y ait sur le fond qu’un unique ennemi, et qui soit le système capitaliste en lui-même, leur donne des sueurs froides. Et pour cause, ils en prospèrent et espèrent y garder quand ce n’est pas y conquérir leur place. Ainsi nous expliquent-ils que monde moderne aurait du bon, et surtout qu’on ait besoin d’avoir fait des études supérieures pour le reconnaître et ne pas s’égarer dans une opposition frontale présumée « dangereuse » à nos maîtres. On sent un léger malaise, une légère nausée, devant ce que cela traduise d’hémiplégique à l’égard d’une partie considérable des habitants de la planète, rendus esclaves affamés par la machine, conquis chez eux par l’invasion des déchets toxiques et des forces armées pour bonnes raisons humanitaires. Comme le Le Pen et ses détails de l’histoire, le sort des terriens piétinnés, massacrés, torturés, spoliés, et pour ainsi dire conquis absolument ne serait de fait qu’une scorie malheureuse, un incident de parcours lié non pas au capitalisme en lui-même, mais à sa définition savante « ultra-libérale » qui changerait tout. Ah bon ?
Première nouvelle !

Cette pilule « savante » déjà dure à avaler s’enrobe de surcroit d’un sabir revendiquant sa prétendue filiation à des combats populaires du passé. Ces gens là citent Marx à tout bout de champ, mais là encore ce n’est pas le Marx que tout le monde connait, c’est sa version « actualisée », qu’il faille connaître par le menu et rapporter aux fameuses situations « nouvelles » que créerait la « mondialisation de l’économie de marchés » mais aussi la « désinformation des peuples ». Oubliée complètement la situation des peuples à l’époque même où fut créée la première internationale ouvrière. Oublié même au passage cette définition « internationale » et du prolétariat et du capitalisme dont elle se revendiquait dès le Manifeste de 1871 ! Non, notre monde est différent, puisqu’on vous le dit ! N’écoutez pas les vieux schnocks communeux et leurs aspirations d’ignorants, qui les aient fait statuer, il y a près de 150 ans, que le changement d’ordre social ne puisse s’établir qu’en transcendant les frontières des nations en résultant de l’effort commun des peuples exploités, ce du fait de la nature en elle-même internationale de l’ordre capitaliste, et pas seulement de l’universalime supposé « héritier des lumières » comme ces « nouvelles lumières » essaient de nous en persuader.

Héritière des Communes, l’aspiration à une émancipation de l’exploitation pour toutes et pour tous ne se départageait pas comme aujourd’hui les peuples entre « instruits » et ceux « à éduquer ». A contrario elle s’est concertée dans l’action, dans une lutte pour la survie de celles et ceux qui prirent à cette époque conscience, que faute de se révolter, cette survie deviendrait impossible. Les comparaisons pertinentes que l’on pourrait faire aujourd’hui procéderaient des rapprochement entre la condition ouvrière des européens du dix-neuvième siècle de celles qui prévalent actuellement en Chine ou en Afrique, par exemple. Mais l’obscénité des postures victimaires d’une bourgeoisie européenne à laquelle ceux-ci appartiennent, pour peu qu’on la désigne, vaut qu’on la censure. Il n’est pas de bon ton d’apostropher ces donneurs de leçon en qualifiant leurs démonstrations du nom qu’elles méritent, la fourberie. Ces personnes savent bien pourtant ce qui détruise et la planète et tout espoir de survie, digne ou pas, sur cette planète. Ils concourent tout juste à la préservation des avantages de classe que nous aient accordé un temps en Europe les puissants quand l’équilibre des blocs rendait encore l’armement rentable par la seule terreur, sans nécessiter de guerre pour épuiser ses stocks.

À présent cet équilibre rompu a pu nous permettre de voir mises en scène toutes sortes de « nouvelles guerres », « pour le droit international », « pour l’ingérence humanitaire », « pour la démocratie », etc. Le « seul espoir » à les entendre, c’est l’ONU, ou c’est, suivant leur courage extraordinaire, d’éviter une guerre chez nous. Ah bon ? Mais qu’est-ce qui empêcherait hier comme aujourd’hui les capitalistes de déclencher une guerre si leurs beaux modèles statistiques leur disaient que ce soit pour eux la meilleure voie de profit ? Une expression parlementaire minoritaire peut-être ? Qu’en ont-ils au juste à foutre des peuples européens comme des autres, si des millions de kilomètres carrés devenaient inhabitables un peu partout ? Est-ce que la contamination par les particules fines empêcherait la machine de production chinoise de fonctionner à plein régime ? Est-ce que la transformation des ports d’Afrique centrale en décharge de déchets toxiques freine le commerce florissant des ressources qui s’y pillent quotidiennement ? Et surtout qu’est-ce qui dans la définition première du prolétariat, permette de distinguer que la guerre du capitalisme contre nous, ce nous universel et résistant des communeux, ne soit pas déjà à l’oeuvre, au vu des massacres perpétrés ces dernières années en Afrique du nord et au moyen-orient ?

Ce sont là des questions subsidiaires pour ces gens là qui, le nez sur l’horizon électoral, n’ont bien entendu aucun scrupule qui à citer Karl Marx, qui pourquoi pas à parler de « révolutions », révolutions qu’ils n’imputent qu’aux réflexions préalables des élites, évidemment et jamais au peuple primaire et ignorant qui y ait laissé des morts par millions. Vingt millions de soviétiques pour nous libérer d’Hitler et ses copains. D’innombrables résistants communistes décimés et qui soient de fait les véritables conquérants des droits obtenus par le CNR pour les travailleurs. Toutes les « conquêtes sociales » sont en réalité des compensations acquises par le sang du peuple que ces gens là désignent comme « mal éduqué » et « handicapé de la conscience politique ». Au plan environnemental que valent après tout les cent mille liquidateurs de Tchernobyl auxquels nous devons européens d’avoir pu vieillir ? Le peuple pour ces beaux parleurs, c’est de la merde, c’est de l’ignorance, ils nous doit tout et on ne lui doit rien. Et bien je ne partage pas leurs points de vue, c’est le moins qu’on puisse dire. D’expérience, j’accorde bien plus d’espoir dans la mobilisation des millions d’anonymes pour l’histoire bourgeoise et qui explique de fait que tout ne soit pas encore plié, qu’aux beaux discours de tous ces planqués d’avance, vendeurs de rêves avariés qui cisèlent leur ignorance en cherchant la paille dans l’œil de leur voisin qu’ils ne regardent pratiquement jamais, convaincu qu’il n’y croiseront jamais l’étincelle qu’eux-mêmes ont perdue à l’école de la république.

Ainsi vont-ils immanquablement penser que la mise en scène du peuple, notamment la télé, celle qui consacre les Gad Elmaleh et autres Hanounas de service et leurs imbécilités pour preuve du degré de conscience politique à l’oeuvre, aurait valeur de vérité incontournable.

Bien sûr la télévision poursuit l’objectif de nous désigner les uns pour les autres comme des crétins absolus. C’est une méthode évidemment élémentaire pour compléter par la peur de l’autre, la peur de l’avenir et ramener tout le monde dans le giron de la matrice. Il ne faut pas donner au peuple l’idée qu’il soit mauvais, qu’il soit méchant, égoïste ou cruel, il est nettement plus efficace de le convaincre d’être idiot. Car qui ferait confiance à un complet imbécile ? qui ne serait pas effrayé à l’idée d’une foule déchaînée de complets abrutis ? ainsi se trouve résolue d’avance l’équation de tout soulèvement populaire potentiel…et pis ça nous arrange (!)…

Oulala, se révolter, mais vous s’y pensez pas, on va s’exposer au déchaînement des sauvageons qui voudront qu’on applique la charia, ou au choix, aux crétins qui rêvent d’un avenir sans eux pour conquérir leur propre droit à l’esclavage tout confort, qui vous nous enfermer entre quatre murs ou dans des stades.

Le tour de force de cette propagande électorale, c’est qu’elle s’appuie sur un ordre stratégique sur le fond à mourir de rire : on élit des « nouveaux représentants », et si ils ne parvenaient pas (forcément) à être entendus, ce serait à ce moment là à la viande prolétarienne de se bouger le cul pour se faire entendre en les soutenant ! C’est pas rigolo, peut-être ? Car à quoi cela revient-il sinon à présumer outrageusement qu’en représentant tout au plus 5 à 6% des électeurs, compte tenu d’une abstention généralement forte, ces gars là garderaient le beau rôle de le représenter à eux seuls, tout ce peuple ! Or ce projet là, c’est exactement ce qui se produit depuis qu’on nous vend « la gauche » comme vecteur de changement, au moment des élections : « vous allez voir ! la finance, le capitalisme n’aura qu’à bien se tenir, nous on sera là » ! Si c’est pas mignon ! Autrement dit « comptez sur nous pour des lendemains qui chantent », suivi de « on a tenté le coup » et pour finir, « vous êtes tous baisés mais c’est pas de notre faute », « on est toujours copain, hein ? » ! Quand ils cantinent, ce sont les « négociations » qui sont difficiles, ils font « toujours de leur mieux ». Quand ils perdent, il se mêlent un peu plus au populo, lui tapent dans le dos, attendant une ouverture.  Ces « révolutionnaires » de bureau veulent tout sauf un vrai changement, une vraie révolution qui les remette à leur place, celle de n’importe qui, du prolétaire qui les effraie, qu’ils appellent au calme, au respect de l’ordre et des institutions, au respect de leur maman nourricière, la république capitaliste. Peu importe qu’elle condamne aujourd’hui courrament pour délit d’opinion. Peu importe qu’elle désigne le prolétariat pour du gibier de prison, pour charge inutile à la production, pour ingrat incapable de reconnaissance pour sa gamelle, si dégrévante pour la finance publique. De fait ces enfoirés raisonnent la sagesse populaire exactement au même niveau que les lepénistes : en économistes de salon, en calculateurs de pertes et profit à l’existence ou l’inexistence d’autrui, en parasites comme leurs maîtres. Quand les uns méprisent les étrangers à l’intérieur et les autres à l’extérieur, d’un point de vue de prolétaire, où est au juste la différence ?

Et évidemment, comptons sur le renfort de ces beaux parleurs, et l’accuité de leur sens politique : la bonne sagesse populaire nous conduira à renouveler grâce à eux son bail à l’élite servile du capital dans l’un ou l’autre de ses parfums au choix : vous la voulez sociale-démocrate citoyenniste ou libérale-conservatrice, votre dictature mondiale ?

Du crétinisme se targuant de « progressisme »

Les supporters de Jean-Luc Mélenchon découvrent peu à peu que les raisons du caractère pour ainsi dire « modéré » voire franchement éloigné du marxisme du programme de leur chouchou n’avaient pas seulement pour objectif de ménager la sensibilité de l’opinion publique. Le projet, depuis le départ, était de ramener les brebis échaudées ou galeuses de la « gôche » dans le giron de la social-démocratie. Il est très bien que cela se produise à des mois des échances électorales de 2017 ; les électeurs ne pourront pas prétendre ignorer que voter Méluche équivale en définitive à cautionner une coalition potentielle en droite ligne des politiques libérales et bellicistes des Mitterrand, Jospin et Hollande. Les incantations pseudo-marxistes, les discours sensés défendre la classe ouvrière là-dedans n’interviennent qu’aux fins de parfumer le marketing politique du tribun avec un peu de sueur, mais en réalité aucune solidarité crédible avec le sort de plus en plus tragique des peuples piétinés par le capitalisme.

Cet avatar n’a rien de surprenant dans le contexte de pourriture du politique en Europe, avec ses chantages au racisme d’un autre âge et ses carottes au confort bourgeois renouvelé et renouvelable. Il pose à toute personne admettant que l’analyse marxiste de la société garde en elle-même toute sa pertinence, deux problèmes essentiels. Le premier est de savoir s’il faille vraiment taire la réaction morale naturelle que doive susciter l’emprunt d’un dossart « progressiste » par un projet entièrement dédié sur le fond, à abonder le fond de commerce social-démocrate. Le second est de questionner le contexte contemporain sous l’angle du bellicisme armé croissant du capitalisme, ce qui peut conduire à élargir les perceptions de la menace qu’il fasse peser sur l’ensemble des peuples de la planète.

En effet Mélenchon et ses supporters se présentent au public comme les porteurs de la seule chance pour la France et l’Europe, d’infléchir les politiques publiques aux fins de les réorienter dans l’intérêt général. C’est sans doute ce qui explique qu’il finissent par ne plus focaliser que sur les enjeux supputatifs d’une sortie de la France de l’Union Européenne, et s’efforcent avec vigueur d’évacuer à la marge tous les autres sujets brûlants mettant en cause, très directement, la vacuité de leurs approches.

Depuis l’effondrement du bloc soviétique le capitalisme international s’est découvert les coudées franches, pour se garantir dans la mesure du possible des marges de profits à deux chiffres. Sa stratégie pour l’obtenir s’est appuyée sur deux facteurs de croissance : le maintien d’une industrie de l’armement par la guerre et l’attaque de toutes les économies publiques dont la croissance en elle-même puisse mettre en cause la domination des entreprises transnationales.

Maintenir une industrie de l’armement profitable, alors que la menace soviétique ait pratiquement disparue, s’est opéré sur plusieurs terrains parallèles. Le premier fut l’élimination de ce qui pouvait rester des non-alignés, à commencer par la Yougoslavie qui, en vertu de sa place stratégique en Europe, faisait obstacle à la libéralisation généralisée du marché européen à l’Est. Le second front s’est ouvert rapidement, à peine un an après la chute du mur de Berlin, par la planification de la 1ère guerre du Golfe, à partir d’une escroquerie du gouvernement Irakien de l’époque par la représentation diplomatique américaine. Ouvrir un front belliqueux au moyen-orient, avait à l’époque l’avantage pratique de susciter une demande accrue en armement de la part des pétro-monarchies dont on savait bien qu’elles comptaient parmi la clientèle la mieux à même de payer cash.

On se souviendra du battage médiatique de l’époque où fut distillée l’idée fantaisiste suivant laquelle l’Irak s’avère la quatrième puissance militaire mondiale. Si les mensonges proférés par la suite par les représentations britanniques et américaines aux nations-unies ont sans doute plus marqué les esprits, pour suggérer à la fois la collusion entre le gouvernement Irakien et les activiste d’Al Qaida et la possession d’armes de destruction massive, c’est bel et bien des conflits yougoslave et de la première guerre du golfe que procèdent les premières intoxication publiques massives légitimant l’intervention militaire des armées occidentales sur des terrains où depuis 1945 elles n’aient jamais été déployées.

Redessiner le moyen-orient, au vu des dernières décennies, ne peut manquer d’apparaître comme un projet durable et de grande envergure des puissances capitalistes, et qu’elles n’aient pas l’intention d’abandonner avant un complet succès, l’idéal étant pour elles de réduire voire de détruire définitivement toute puissance de la région qui leur soit potentiellement hostile. Dans cette optique la résolution même temporaire du furoncle syrien annonce à brève échéance la reprise des hostilités à l’égard de l’Iran, sujet parmi lesquels d’ailleurs le « nouveau » président américain s’est bien gardé de causer durant toute sa campagne et depuis son élection. Si il en parle, c’est indirectement, en affichant un soutien infaillible pour l’une des seules puissances nucléaires dans la région, Israël. Rappelons au passage, pour ceux qui l’ignoreraient que l’Arabie Saoudite se soit prévalue en 2016 d’être elle-même et désormais une puissance détentrice de « la bombe ».

Toutes ces gentillesses diplomatiques renvoient au sort des peuples de cette région, que la militarisation accélérée par les guerres ne cesse d’apauvrir, apauvrissement n’ayant évidemment rien à voir dans sa portée sur des populations déjà modestes avec les dumpings sociaux divers s’exerçant en Europe. Mais il convient de dire que tous ces « ré-équilibrages » relativement récents au moyen-orient, présentent actuellement leur inconvénient majeur pour l’économie marchande : le marché de l’armement au Moyen-orient est désormais limité en terme de profitabilité potentielle. Maintenir un profit à deux chiffres de l’industrie de l’armement suppose de garder en réserve les potentialités que recouvreraient l’embrasement d’autres régions de la planète. Potentiellement, il s’agirait de déterminer où resteraient des pays dont la solvabilité offre des débouchés à l’armement massif. Dans cette optique, il est désormais sérieusement question d’ouvrir de nouveaux fronts soit en Europe, soit en Asie, soit même les deux.

Le front Européen potentiel nous le connaissons déjà : il procède des mises en scène politiques qui déstabilisent la Pologne, les pays baltes et l’Ukraine, et qui présentent en plus l’avantage potentiel de complètement déstabiliser l’ensemble des économies européennes et russe. En effet un conflit en Europe présenterait l’avantage, au même titre que celui qui se soit produit entre 1939 et 1945, de stimuler la reprise de l’économie américaine, actuellement à bout de souffle, ce notammant du fait les limites atteintes par ses propres dépenses des dernières années en la matière, incapable d’absorber plus encore le volume produit dans ses propres arsenaux. Il existe toutefois un « grain de sable » dans l’hypothèse du déclenchement d’un conflit armé même conventionnel en Europe, que représente sa densité en ce qu’on appelle les « installations nucléaires de bases », à savoir nos belles centrales nucléaires qui, pour le peu qu’une ou quelques unes soient touchées, auraient pour conséquences possibles l’effet de contaminer durablement l’ensemble de la planète.

L’imaginaire public n’est pas familier à ce type de perspective tragique. Pour cause puisque le danger dont il s’agisse lui soit dissimulé par toutes sortes de propagandes depuis des lustres. La tragédie du nucléaire en effet, n’est pas dans son seul potentiel d’élimination directe de l’humanité dans son ensemble par les bombes atomiques. Elle est tout autant dans la décimation rapide des espèces vivantes que provoquera toute contamination significative de l’air, de l’eau et des sols. La contamination radioactive interne des êtres vivants provoque en effet des mutations cellulaires rapides auxquelles les organismes vivants ne sont pas en mesure de résister, notamment pour maintenir leur intégrité génétique dans la durée. C’est pourquoi à fortes doses les êtres vivants contaminés sont rapidement touchés par des cancers, des fausses couches, et la destruction complète de leurs systèmes immunitaires. Mais c’est pourquoi aussi par exposition moins massive mais plus durable se trouve menacée l’intégrité génétique à l’échelle transgénérationnelle, par la transmission de toutes sortes d’aberration épigénétiques, conduisant tôt ou tard les espèces dans un premier temps à ne produire que des chimères, puis à ne plus pouvoir se reproduire du tout.

La méconnaissance du public de l’échelle de danger représentée par l’industrie nucléaire, et qui lui fasse assimiler la menace à un enjeu écologique « comme un autre », explique sans doute la rareté des fictions cinématographiques ou littéraires dystopiques où l’extinction pure et simple par ces contaminations rende complètement absurde la moindre hypothèse de « monde vivant post-apocalyptique ». Pour un être humain informé, cette absence totale de perspective réaliste d’une survie après toute contamination significative, change forcément toute perspective de vie. Par exemple, elle ne peut que relativiser à sa manière la perception de la menace même des dérèglements climatiques qui eux, même dans la portée désastreuse qu’ils puissent recouvrir, n’ont pas 100 % de chances de rendre toute vie impossible sur terre.

Il peut sembler étonnant pour qui l’ignorerait, que le réel danger des industries atomiques puisse relever de l’importance déterminante dans le démêlé des questions politiques immédiates. Mais si nous nous rapportons au projet « négawatt » de « transition dans la douceur » sur trente ans, vers 100% d’énergies renouvelables, tel qu’il figure au programme de M.Mélenchon, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il en aille d’une approche pour le moins simplissime pour ne pas dire « miraculeuse » de la résolution d’un problème créé depuis 1945, et qu’il va nous falloir à nous, espèce humaine, cent mille ans à devoir « gérer ». Produire encore des radionucléides massivement contaminants pendant trente ans, reviendrait tout simplement à destiner les générations futures à supporter encore plus déchets qu’il en existe déjà en quantité phénoménales de nos jours.

Personnellement je m’étonnerais qu’on aille suggérer qu’un tel programme soit prétendument promu dans l’intérêt du prolétariat. Parce que ce que nous en connaissons du prolétariat c’est bien entendu qu’il participe de la masse de la population planétaire la plus exposée aux contaminations de l’environnement, et la moins protégée en terme de systèmes de santé. Il y a même forme explicite d’escroquerie intellectuelle à prétendre que l’adoption de tel ou tel programme nous garantisse d’éviter les catastrophes futures, alors que cette catastrophe là soit bel et bien un élement déterminant de notre présent. Ainsi fanfaroner en promettant des lendemains meilleurs, sans apporter le moindre signe de prise en compte des menaces réelles et qui déjà pèsent sur notre futur, revient à s’inscrire dans le cadre du marketing politicien et non pas dans la dimension souhaitable d’un projet d’intérêt général qui soit crédible ou même réaliste.

J’entend que sur ce thème comme sur d’autres qu’il y ait tromperie tragique des peuples à les inciter à croire que la poursuite de l’ordre capitaliste nous mène autre part qu’à la pure et simple extinction globale. La nécessité d’insurrection face aux menaces qui pèsent sur nous ne relève même plus de l’idéal collectiviste auquel chacun pourrait s’attacher. Reprendre en main la décision collective en sorte qu’elle puisse un jour coïncider avec l’intérêt général suggère un chantier qui n’ait absolument rien à voir avec les arguments de bazar d’une reconquête de la souveraineté monétaire, ou même de la prétention à nous inscrire dans une optique se voulant révolutionnaire. L’enjeu est beaucoup plus sérieux car les menaces sur nous sont beaucoup plus critiques, au point qu’on soit en droit de considérer qu’elles puissent déjà nous dépasser.

Cette campagne électorale 2017 est évidemment marquée par les habituelles diversions destinées à détourner notre conscience politique des enjeux matériels critiques de notre époque. On peut évidemment s’attendre au succès d’estime des racismes et anti-racismes qui jusqu’ici ont si bien servi à détourner notre attention du projet suicidaire d’une génération trop convaincue de technicité au point qu’elle se projète un avenir de moins en moins probable. J’ai renoncé à discuter avec des abrutis des « think tanks progressistes » qui, plutôt que s’informer du réel, préfèrent accuser les masses d’obscurantisme, par pur souci de gagner leur place dans les arrangement parlementaires avec des forces politiques dont on sache pourtant quelle considérations elles portent à la salubrité publique et même à la paix.

Pour moi le capitalisme est une charogne immonde dont l’appétit sauvage ne pourra jamais être rassasié. Ce pour une raison très simple en réalité : son moteur de tout temps, a toujours été d’obtenir le profit immédiat maximal. Jamais, il ne s’est soucié ni de l’avenir commun ni encore moins du sort des masses. Il n’a jamais considéré l’être humain ordinaire que comme acteur potentiel de sa production de profit. Et il en va de même pour la ressource naturelle et tout notre environnement. S’attacher à le réformer, encore plus aujourd’hui, reviendrait à reconnaître l’absolue impuissance des peuples face à la fatalité du destin de l’espèce. Tromper notre peuple en lui distillant l’illusion suivant laquelle la machine de mort que soit devenue le capitalisme puisse acquérir capacité à devenir un jour une « machine de vie », c’est, et peu importe les sympathies politiciennes ou même dogmatiques auxquelles on puisse s’attacher, confondre la faucheuse avec le père-noël.

Le père noël n’existe pas. la faucheuse, elle, oui. Elle décime et torture dans de plus en plus de pays, elle propage misères et contaminations partout où elle passe, et subsistent encore des VRP partisans pour nous conduire chaque fois à la soutenir…Le Pen et Mélenchon sont en définitive à situer comme les autres dans cette optique de diversion qui annonce nos défaites définitives. À ceux qui redouteraient des temps troublés qui puissent venir je n’aurais qu’une chose à dire, c’est que du moment qu’ils procèdent d’une réaction significative contre l’aveuglement meurtrier de la machine capitaliste, je leur adresserais tous mes encouragements. Car je ne vois pas d’autre solution, si idéaliste ou irréaliste cela puisse être interprêté, qu’un sursaut direct des peuples opposant à la machine, pour contrer efficacement la fatalité qu’elle a mis cinq siècles à construire, et qui aujourd’hui nous pose à toutes et tous un problème de survie élémentaire sans précédent historique.

Un avenir en trompe-l’oeil

Qui prétendrait viser le changement en proposant un programme agrégeant les mensonges aux bons sentiments ? C’est un peu ce qu’il ressort de la lecture de « L’Avenir en Commun », le programme liminaire sur lequel Jean-Luc Mélenchon s’appuie pour le lancement de sa campagne électorale.

Les mensonges

On peut mentir de différentes façon. La plus discrète est le mensonge par omission. Cette méthode est d’autant plus pratique que lorsqu’on la dénonce, ses utilisateurs ont vite fait de vous accuser de mauvais esprit, prétextant de manque place ou de temps pour détailler les questions qui fâchent.

Parmi les questions qui fâchent et ne soient du coup pas traitées dans ce document :

  • l’impasse de la société industrielle, en particulier celle de la « massification » du traitement social ;
  • l’impossibilité de fait de construire une démocratie dans une communauté de citoyens factice, qui entre eux ne se regardent même plus et ne se parlent pas ;
  • l’impossibilité de pouvoir concilier le niveau de vie occidental actuel et l’abandon de l’impérialisme armé ;
  • le problème posé par les ressorts occultes du politique : services secrets, interventions militaires meurtrières discrétionnaires ;
  • la contradiction entre le fait de proposer une « transition écologique » et de garder l’industrie nucléaire civile et militaire active à produire des poisons millénaires pendant au moins trente ans ;
  • l’incompatibilité du système technocratique à toute réorientation vers une société fondée autour du respect de l’individu dans son individualité ;
  • la considération pour l’héritage culturel oppressif de la société industrielle implicite du marxisme traditionnel.
  • la considération pour la faillite de l’école, usine à main d’oeuvre, institution de dressage, fabrique d’aliénés dont les pires ne sont pas les « exclus ».

Les bons sentiments

Tout y est enrobé autour de constats larmoyants sur l’état du monde et le sort de tous ces « pauv’malheureux » que la « finance » (encore elle) condamne à mort ou à des vies de merde. Mais ça va changer tout ça, car il y a parait-il, un tas de « progressistes » déterminés pour les aider.

  • à l’international, il y a l’ONU, remède miracle parait-il ; euh, combien de guerre , au juste, se sont appuyées sur des résolutions pour le moins discutables de ces instances ? Et combien de résolutions elles, dont la légitimité des causes justifiait qu’elles soient édictées, sont pour autant restées lettres mortes ?
  • à l’intérieur, c’est très simple, il suffit de nommer de nouveaux représentants au parlement et de changer de constitution. Et oui la représentation c’est la panacée, le seule problème ce sont les représentants. Bah voyons…
  • il faudrait comprendre que si les alternances des quarante dernières années n’aient guère provoqué de changement de société, c’est parce que ce n’était pas la « vraie gauche » qui était aux manettes. La solution, c’est l’alter-alternance citoyenniste, avec son cortège de gros bras, son « économie sociale et solidaire » et tout un ensemble de mesures dont la finalité se dessine clairement comme une bonne perfusion durable pour rendre des couleurs au capitalisme, pour rendre à « l’économie réelle marchande » toute sa puissance.

Quels gogos reste-t-il pour soutenir un cortège de réformes qui ne changeraient rien à nos destins merdeux ?

Là où une rupture deviendrait possible, c’est à partir du moment où le constat des choses soit beaucoup plus réaliste, et parte notamment du fait qu’on doive choisir entre un avenir plus juste ou un avenir plus confortable. Ceci n’est pas une donnée qu’au moins les personnes instruites ne puissent pas comprendre. Le dilemme global actuel ne se résume pas à un choix formel d’ordre social, mais à un choix moral de priorité. Si les menaces environnementales même se résumaient aux incertitudes climatiques d’autre part, ce qui n’est pas le cas, d’où procéderait l’absence de perspective d’afflux massif de réfugiés qu’elles impliqueraient immanquablement ?

Non, on a là une espèce de « plan Marshal » pour nos pommes. La perfusion de bons sentiments, on la perçoit bien dans le flou genre David Hammilton des propositions de « nouvelles relations coopératives » avec les pays d’Afrique. Une sorte de promesse d’utiliser du lubrifiant à l’avenir, évacuant avec pudeur qu’il s’agisse d’une tournante entre pilleurs de grandes puissances industrielles occidentales.

Ce qui me pose le plus problème, au delà de l’inventaire de méprises qu’il serait trop abondant à détailler ici, c’est cet esprit technocratique qui transpire de l’ouvrage et qui passe complètement à côté d’un phénomène aujourd’hui parmi les plus conséquents et déterminants : la faillite du « politique » n’est en effet pas simplement la résultante de l’abrutisssement généralisé des masses par la télévision et les monopoles du multimédia. La « faillite du politique » est due à la combinaison de deux facteurs culturels et sociologiques.

Le premier facteur c’est la généralisation tragique de l’idée que « gouverner soit prévoir », quand « prévoir » ou « planifier » dans l’acception qu’en fasse le politique aujourd’hui, procède d’une projection anticipée et factice d’un avenir, en lieu et place de la détermination de mesures immédiates et concrètes, et qui véritablement traduise la prise en considération du présent, et du présent pour toutes et tous. La technocratie ce n’est pas une caste, c’est avant tout un idéologie politique dont se soient nourries les élites bien pensantes de droite et de gauche, en présumant tragiquement de leur capacité à substituer au pouvoir de décision local, qui, dans notre société de masses, n’a jamais disposé ni des lieux ni des espaces pour pouvoir s’établir.

Le second facteur c’est, plus tragiquement encore, la culture de concurrence et de compétition, dont le marquage chez chacune et chacun d’entre nous va beaucoup plus loin qu’au seul niveau de ressort fondamental de l’impérialisme, du capitalisme ou du libéralisme. Concurrence et compétition, comme la prédation qui en soit un extrême, représentent aujourd’hui les manifestations d’une conception fonctionnelle des êtres, réduisant insidieusement leur valeur à leurs actes. Toute la représentation contemporaine des êtres humains repose sur cette réduction mécaniste. C’est ce qui conduit par exemple, à réduire la véléité humaniste au sort projeté des enfants, supputant que l’innocence de l’immaturité fasse du sort des adultes une question moins critique, lorsque le problème posé c’est celui de la contradiction allant du jugement à la construction d’une compréhension.
Nous sommes les héritiers d’une mauvaise éducation, qui, au lieu de nous accompagner dans la découverte et la compréhension du monde, et des être humains en particulier, bride celles-ci, qui nous donnerait de trop de moyens de le changer, ce monde. Car la concurrence, la compétition et la prédation sont ni plus ni moins que les ressorts d’un asservissement. Concurrence et compétition sont les outils par lesquels devient possible à des individus ou à des groupes, de contrôler les personnes en les opposant les unes aux autres. C’est pour le moins, la méthode idéologique, inculquée dès les plus jeunes âges, qui substitue la « valeur méritoire », la « valeur sociale acquise » des individus à la valeur naturelle que chaque être humain, du seul fait d’être humain, devrait mériter.

Et la démocratie dans tout ça ?

Cette lecture et les conceptions du politique qu’elle recouvre, sonnent comme d’autres l’alarme vis à vis des prêts à penser scolaires se rapportant à la démocratie. Faut-il oublier qu’en définitive de démocratie véritable, à savoir de médiation accordée à toutes et toutes pour décider des questions qui les concernent, il n’en ait jamais vraiment existé. Ceci incite évidemment à s’inquiéter des propos qui, comme celui-ci, suggéreraient le contraire.

Car depuis la démocratie athénienne, qui ne concernait déjà ni les métèques, ni les esclaves, nous n’avons jamais vraiment connu que des dictatures.

Sur la criminalité

Sur l’article précédent un personne avait posté un commentaire que je n’ai pas voulu publier car il comprenait mon propos interrogeant le concept de « racaille » comme un signe de déni de la gravité de certains crimes, et semblait assimiler l’ensemble de la population actuellement prise en charge par l’administration pénitentiaire française à seulement des meurtriers, des violeurs, voire des tueurs psychopathes.

Afin de clarifier ma position sur le sujet je voudrais d’abord reproduire ici la répartition des condamnations telle qu’elle figure dans l’annuaire 2015 des chiffres clés de l’administration pénitentiaire. Bien sûr ces chiffres n’en sont que quelques uns, et ne concernent pas la moitié des personnes prises en charge et qui ne sont comme on dit que « prévenues » et donc en attente de jugement. Mais la répartition des condamnations reproduite ici évitera de verser dans la manie statistique tout en permettant d’éclairer ce en quoi ma thèse suivant laquelle les carences que je dénonce du système éducatif, à savoir la négligence à véritablement aider la personne à construire son contrôle d’elle-même, peuvent en grand partie expliquer le caractère criminogène de notre société.

Donc voici la répartition des condamnations en 2015, source :
http://www.justice.gouv.fr/art_pix/chiffres_cles_2015_FINALE_SFP.pdf

– 14,7 % infractions à la législation sur les stupéfiants (8 957 personnes)
– 11 % vol qualifié (6 708 personnes)
– 8,4 % vol simple (5 081 personnes)
– 8,4 % recel, escrocquerie, abus de confiance (5 091 personnes)
– 7,5 % autres : proxénétisme, atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation, autres infractions (4 580 personnes)
– 5,7 % atteinte involontaire (3 435 personnes)
– 26,1 % violence volontaire (15 824 personnes)
– 12,8 % viol, agression sexuelle (7 249 personnes)
– 5,8 % homicide volontaire (3 524 personnes)
– 0,5 % police des étrangers (294 personnes)

Il ressort déjà de ces chiffres que l’imaginaire populaire assimilant tous les condamnés à des auteurs de violences soit une erreur grossière ; les condamnations pour violences, y compris involontaires ne représentent que 50,4% des condamnations, soit la moitié d’entre elles. À quoi il est permis d’ajouter que si l’on additionne les quatre premières catégories de condamnations citées, on obtienne une proportion de 42,5 % de condamnations pour des crimes de nature exclusivement économique et matérielle. Après quoi les donneurs de leçons iront nous dire que si cette criminalité importante en proportion n’aurait absolument pas à voir avec des déterminismes sociaux. Évidemment, l’addiction à l’adrénaline explique tout, et plus généralement la criminalité serait un phénomène d’origine naturelle qui n’aurait absolument rien à voir avec les termes de l’organisation sociale et particulier de l’accès à l’éducation et à l’instruction.

Ce que ne je fais que dire, et avec insistance car ce phénomène me trouble, c’est que je ne sois pas du tout d’accord avec les analyses de la société qui partent du principe que les criminels et leurs crimes relèvent de populations et de phénomènes marginaux.

L’examen de la nature et des proportions des crimes condamnés en question, et surtout si on les rapproche du fait que près de 250 000 personnes soient prises en charge par l’administration pénitentiaire au 1er janvier 2016, appellent à d’autres comportements que celui qui consiste depuis des lustres à « vouloir guérir », « vouloir instruire par la punition » sans égard suffisant à adopter une politique de prévention qui passe nécessairement par une politique volontariste d’amélioration des conditions sociales propices à l’éducation de tous les jeunes. Ce qui inquiète dans ces statistiques, c’est dirais-je ce qu’elles révèlent de l’américanisation du paysage social en France. Pour simplifier, il s’agit du choix tragique pour le développement d’une industrie de la punition au détriment d’une société garantissant la dignité pour tous, supposée « plus chère ». Là où ça me hérisse, c’est que des milliers de gens semblent considérer que l’alourdissement du système social punitif pour seule réponse à la multiplication de la criminalité, et la criminalité dite « de sang », en particulier, procéderait de « rendre justice » aux victimes, quant au contraire elle spécule à l’évidence sur le mépris des-dites victimes.

Si l’on dit « pour apporter une réponse à l’augmentation de la criminalité, il suffit d’aggraver les peines et de construire de nouvelles prisons » que fait-on sinon considérer que les crimes en eux-mêmes ne soient pas humainement graves, acceptant de fait qu’ils puissent se multiplier, et ne comptant très bêtement que sur l’enfermement de ceux qui en auraient déjà perpétrés pour nous en protéger ?

Ce n’est pas seulement la barbarie de ce système de pensée qui soit en cause mais sa pure débilité. Malheureusement actuellement tout ce que j’entend s’échanger sur ce sujet reste du niveau du café du commerce et notamment le supposé que la mise en cause de la culture punitive systématique relève de l’idéologie de bisounours.

Vouloir répondre à la criminalité en projetant de la punir plus dans l’avenir revient à s’y résigner. Vouloir en déterminer les causes, les analyser, et mettre en place une organisation sociale moins criminogène traduit concrètement l’intention de la combattre.

Qui sont les bisounours, à vrai dire ?


Note : Quelques jours après la rédaction initiale de ce texte, je voudrais quand-même revenir sur l’un des aspects frappants de l’incarcération, et qui suggère lui aussi que nous ayons affaire à une prise en compte strictement comptable de la criminalité et non à une attention suffisante à ses causes sociales et culturelles : le fait que la population féminine détenue ne représente qu’à peine plus de 3% des personnes écrouées détenues. (2073 femmes et 704 mineurs sur un total de 66 270 personnes écrouées detenues au 1er janvier 2015)

Labeur, violence et pédagogie

C’est avec beaucoup de surprise que je me suis laissé prendre à écouter in extenso différents documents produits à la suite d’une algarade entre deux militants d’extrême droite reçus sur sa chaîne Internet par M. Dieudonné M’bala M’bala : MM. Soral et Conversano Il s’agirait a priori de militants politiques évoluant dans la sphère d’influence du Front National, parti politique dont les thèses ne m’ont jamais séduit personnellement, car je les considère si primitives et si à courte vue qu’elles ne parviennent jamais ni à me surprendre ni même à m’intéresser. Je crois en effet que l’avenir nous pose des problèmes sérieux d’ordre commun à tous les peuples, et que le « nationalisme » soit un bon moyen d’évacuer comme s’ils n’existaient pas, et que de toute manière, la construction des nations procédant de la cohésion communautaire d’une population, il soit pratiquement impossible de reconnaître une telle cohésion en France aujourd’hui ; c’est d’ailleurs une impression que les messieurs en question semblent partager puisque pour l’un il y aurait nécessité de « réconciliation » et pour l’autre de construction d’un « communautarisme blanc ».

Pour en prendre connaissance je renverrais au document vidéo publié par M. M’bala M’bala sur le sujet et qui en présente l’intégralité.

Ce qui m’a paru avant tout intéressant est dans la forme à la fois violente et « exotique » qu’ait pris cet échange. M. Soral est tombé sur M. Conversano en lui tapant dessus, prenant pour prétexte que ce dernier exprime que dans un premier temps, il n’ait pas l’intention de respecter son interlocuteur, puis, plus loin, que selon lui les français en aient « marre des arabes ». Pour expliquer la raison de cet accès de violence, M. Soral a exprimé explicitement que cela procédait, selon lui, d’une intention « pédagogique ». J’y reviendrai.

Je voudrais en préalable écrire quelques mots au sujet de l’hôte de ce « débat », Dieudonné. Car l’ayant entendu arbitrer ces controverses, il a suscité chez moi une sympathie renforcée. En effet, j’éprouvais déjà une certaine empathie à son égard, non pas forcément pour partager tous ses points de vue, mais eu égard à la somme de harcèlements de persécutions avérées dont il a été l’objet durant des années du simple fait d’avoir exprimé des opinions qui ne plaisaient pas à tout le monde, jusqu’à le vouloir empêcher d’exercer son métier d’humoriste caustique, bref, jusqu’à vouloir l’empêcher de survivre. Pour moi peu importe qu’il soit effectivement et éventuellement antisémite : j’abhorre dans le principe qu’on légitime la censure de l’opinion. Point barre. Et là, ce que j’ai ressenti à l’entendre, c’est dans la patience qu’il ait pu montrer notamment à l’égard des thèses confondantes défendues par M. Conversano, c’est qu’il avait en réaction développé en lui-même un niveau de tolérance qui mérite éloge.

Un premier point caractéristique qui m’ait frappé c’est, au travers de remarques comme celle de M. Soral qui prétendait exclure « la racaille » de son projet de réconciliation comme de celles de M. Conversano qui lui entendait tout simplement exclure toute la communauté musulmane et la communauté d’origine africaine vivant actuellement dans notre pays, c’est bien entendu l’association «naturelle» par laquelle l’un comme l’autre entendent qu’une société meilleure devienne possible, c’est à dire suivant des termes exclusifs. Pour l’un les ennemis de la république procèdent l’agrégat des racailles des banlieues et des élites européennes, quand pour l’autre ce sont justes les « non-blancs ». Mais tous les deux reconnaissent que l’accès à un monde meilleur doive passer par un processus de sélection des personnes qui y aient droit.

J’ai bien peur de reconnaître là-dedans le bréviaire éducatif conventionnel, et qui nous conditionne durant des années à associer l’altruisme et jusqu’à l’amour à l’idée d’exclusivité, ainsi qu’à nous rendre aux raisons de la violence «pédagogique», ce vieux poncif culturel que notre société traîne comme un boulet devenant chaque jour plus lourd et pénible à trimbaler. Jusqu’aux tares que l’un contre l’autre ils se jettent à la figure, se fait l’écho d’une éducation arriérée qui dément la prétendue vertu exemplaire de la société occidentale dont l’un comme l’autre se réclame. L’un accuse l’autre de fainéantise. L’autre assène en retour que les thèses de son adversaire seraient invalides du fait qu’elles soient minoritaires. Tout ce mélange d’idéologie laborieuse et d’idéologie spectaculaire est à la fois sidérant et symptomatique du manque recul qui tient lieu de perspective de réflexion chez nos contemporains.

Qu’est-ce que j’appelle l’idéologie laborieuse ? Et bien il s’agit de la conception suivant laquelle la valeur de l’individu procède de son degré de soumission à la contrainte du travail, indépendamment et de la reconnaissance de la valeur intrinsèque de l’individu, et indépendamment de la finalité du-dit travail, et donc qui ne se fonde que sur la durée de vie consacrée à la contrainte à un labeur. C’est ce qui conduit à désigner le fainéant ou le chômeur, ou la famille immigrée ne parvenant à survivre qu’au moyen d’allocations fournies par l’état, comme des sous-individus, pour ne pas participer activement à la production industrielle. C’est donc, dans la société industrielle, militarisée, financiarisée et toxique dans laquelle nous vivons actuellement, une idéologie qui accuse toute personne ne s’impliquant pas activement dans son essor, sinon de traîtrise, au moins de parasitisme. Il s’agit à l’évidence d’un des ressorts fondamentaux sur lesquels s’appuie avec opiniâtreté, et à raison, la crème du pouvoir public et privé, pour diviser entre elle la véritable communauté nationale. Remarquons au passage qu’il soit bien pratique d’affubler plutôt du qualificatif de parasitaire une masse populaire dépossédée de tout moyen de s’en sortir qu’une élite argentée détentrice de 90% des ressources de la planète !

Qu’est-ce que j’appelle l’idéologie spectaculaire ? Il s’agit pour moi d’une conception de l’intelligence des choses qui, plutôt que s’appuyer sur l’examen rationnel et factuel de choses, s’applique à la leur conférer une valeur émotionnelle non pas universelle mais élective. C’est un peu plus compliqué à comprendre que la précédente puisque cela procède d’une agrégation de la culture publicitaire à la culture tout court. C’est ce qui par exemple, nous ferait admettre que les smartphones relèvent d’un progrès puisqu’ils ont tant de succès commercial chez nos contemporains, lorsqu’ils s’avèrent manifestement un moyen supplémentaire – et est-ce bien raisonnable ? – de couper court à tout opportunité quotidienne d’échanger fussé-ce un regard avec autrui. Ne nous y trompons pas, il s’agit sur le fond d’une déclinaison élaborée de ce que Stanley Milgram énonçait sous le doux nom de « soumission à l’autorité », l’autorité passée au nombre, au succès de marché, qu’il soit d’ordre idéologique, politique ou plus simplement industriel. Un des problèmes majeurs qui fasse obstacle aujourd’hui à la construction d’un monde plus supportable, se retrouve précisément dans l’infection de nos cerveaux par toutes sortes de technologies envahissant le temps qui nous serait accessible pour penser par nous-mêmes.

Je reviens à la pédagogie pour avoir constaté sur le terrain le processus de construction des racailles comme les désigne M. Soral, qui associe l’éducation au coup de pied au cul, ce qui par ailleurs en dit long sur celle qui ait probablement été la sienne. Il y a je pense plusieurs problèmes à distinguer dans le processus d’exclusion de nombre d’individus en vue de leur dénier participation légitime à la communauté nationale. Le premier sans doute, est à distinguer dans le déni de reconnaissance de la vertu de la violence en elle-même. Cela peut sembler paradoxal, mais il m’apparaît que, en tout cas pour l’enfant, l’intolérance absolue de l’expression physique de la violence constitue dans certains cas un frein et non pas un principe éducatif. Cela notamment du fait que pour l’enfant il ne me paraisse pas une évidence qu’il existe une conscience mûre qui lui permette d’appréhender la possibilité pour lui de perdre le contrôle de lui-même. Une bonne part de construction de la personnalité adulte procède précisément de l’élaboration d’une intelligence propre qui lui assure un contrôle sur lui-même, sur ses pulsions, sur son ressenti. Or, ce que l’on peut constater c’est dans bien des cas, qu’à un geste témoignant de sa perte de contrôle chez un enfant la communauté éducative ait pris le pli de réponse systématiquement par un ensemble de mesures punitives inspirées a contrario par l’idée que l’enfant violent ait contrôlé son comportement.

En somme il est demandé à l’enfant d’être un adulte. Et ce qu’on lui reproche, c’est son immaturité. La conséquence de cela, c’est renforcer les déterminismes sociaux qui expliquent en grande partie le retard évolutif des enfants les plus pauvres. Et ce n’est pas parce qu’ils seraient d’origine africaine ou nord-africaine qu’en conséquence beaucoup d’entre eux finissent par passer par la case délinquance et la case prison. C’est parce qu’ils sont d’extraction pauvre. C’est, par exemple, parce qu’il vivent dans ces foyers où la télévision soit allumée en permanence, ce qui ait produit chez eux un retard psycho-moteur dénombré par de multitudes études en neurosciences. C’est parce que leurs opportunités d’échanges et de communication directe avec leurs propres parents aient été limitées d’autant plus que les dits-parents doivent jongler avec la précarité ce qui ne manque pas de dégrever sérieusement leur disponibilité quotidienne. Et c’est aussi souvent parce que les parents en eux-mêmes héritent des traumatismes d’une société qui depuis des décennies n’a jamais eu d’autre égard pour eux que de les reléguer.

Ce normatisme éducatif s’accompagne d’un contresens absolu se rapportant aux vertus historiques avérées dans certains cas de certaines violences. Dans le système éducatif contemporain en effet, s’est trouvée progressivement expurgée toute idée de progrès qui ait pu concrètement dériver de mouvements violents. C’est d’autant plus remarquable que pour nos « intellectuels » de droite, l’héritage gréco-romain comme l’héritage catholique constituent des exemples, des modèles de la civilisation, et qui ne soient érigés d’aucune autre manière que par la conquête violente. Et c’est tout autant le cas pour ceux qui croieraient se rapporter aux conquêtes démocratiques de la Révolution Française en oubliant entre autre l’avantage politique acquis en décapitant son roi, les réussite des guerres révolutionnaires, comme si l’aventure avait procédé du chemin pavé de roses…

En somme ce dont se nourrissent les idéologues de l’extrême droite en désignant les africains comme les supposées racailles ou responsables des maux de notre société, c’est de l’imagerie d’épinal suivant laquelle la déchéance de la petite bourgeoisie française soit la résultante de la multiplication d’une population de plus en plus démunie. Ce qu’ils voudraient, et qui peut se comprendre, serait un retour à la prospérité de leur classe, et qu’ils n’estiment possible qu’au moyen de l’éviction de tous ces pauvres excédentaires dans l’ordre social actuel. Ce dont ils ont en somme le plus peur, c’est de leur communauté de destin avec ces masses croissantes de laissés pour compte que produit notre société aussi débile que stérile. Je ne comprend pas vraiment cette aspiration qui les conduise à imaginer pouvoir abstraire les ressorts d’un ordre social à l’oeuvre aussi exclusif de la naissance au tombeau d’un imaginaire du futur pouvant se réclamer d’un modèle moral. Il est amusant d’entendre M. Soral ailleurs désigner les Franc-maçons comme une communauté de la traîtrise sociale pour avoir assurément joué un rôle dans le approchement de la militance de la SFIO du grand patronat. Pour ma part la seule image négative que j’aie des franc-maçons c’est celle de vouloir ériger une « fraternité » précisement en marge de la société universelle. En somme, ce n’est pour moi qu’un exemple parmi tant d’autres de la prétention à l’universalisme de l’héritage des lumières, et qui se résume à un communataurisme sélectif parmi tant d’autres. À quoi revient l’assimilation des causes de déliquescence de notre société à la seule pourriture avérée du Parti Socialiste ou des « gauches », c’est à la volonté de désigner une partie d’entre nous comme les responsables exclusifs soit de se dédouaner.

Ce que veulent la plupart des politiciens, c’est conforter leur électorat dans l’idée qu’il ne soit en rien responsable par lui-même du dévoiement de la démocratie en ploutocratie. Mais en définitive, si les élites d’argent détiennent de nos jours un pouvoir sans partage n’est-ce pas après tout, de la responsabilité de chacune et de chacun d’entre nous ? Ne faudrait-il pas plutôt nous défier de qui nous proposerait une analyse sanctifiant le déni de cette réalité, et qui en définitive ne revienne qu’à nous proposer un miroir aux alouettes ?

C’est en quelque sorte à quoi se résument les enjeux des batailles politiciennes et a fortiori en période électorale : un jeu dont les acteurs présentent chacun des « programmes », dont aucun ne soit dépourvu de défaut majeur, contraignant l’électorat à se muer en force divinatoire pour tenter de désigner les moins pires dans l’ensemble des forces obscurantistes chacune à sa manière. Devant le spectacle de la division entre extrémistes, il me semble qu’à présent l’idéologie dominante ait atteint un tel degré de contrôle, qu’elle ne puisse déterminer par un scrutin ou un autre les termes de la sortie des obscurantismes. Il me semble que la première des priorités serait bien de sortir de l’obscurantisme éducatif actuellement à l’oeuvre et qui de fait renforce de jour en jour les fractures populaires les plus tragiques. Quand j’entend M. Soral désigner les « repris de justice », ce qu’il appelle « la racaille » comme partie de la population ne méritant pas même qu’on s’y attarde, je pense aussitôt aux métèques et aux esclaves de la république athénienne. Cela renvoie tout autant à la prétention démocratique d’Israël face au sort qui y soit réservé aux palestiniens.

Je ferais remarquer que M. Conversano ait parfaitement raison de reprocher à M. Soral son idéologie de classe, et quoi qu’il défende manifestement une vue étriquée à degré confondant du milieu des cités dont il réclame ; ce au point où l’on serait tenté de lui suggérer de décrocher de son ordinateur pour aller plutôt à la rencontre de ses voisins que manifestement il ne fréquente même pas.

Je reviendrais sur le stoïcisme de M. M’bala M’Bala lorsque ce dernier lui affirmait avec conviction que les africains soient une « race » limitée en terme de capacités intellectuelles et par là même incapables de pouvoir par eux-mêmes se construire des sociétés prospères, démontrant par là son tragique défaut en matière d’instruction. Décidément, et contrairement à ce qu’aura voulu démontrer M. Soral, il y a beaucoup à faire en matière de pédagogie comme d’instruction publique et qui ne se résume ni aux tartes dans la gueule ni aux coups de pied dans le cul !

Dans la 16

Un des travers de la démocratie représentative qui peut nous échapper, c’est que concentrée sur les « candidats » et les « élus », elle nous incite à considérer le propos politique en lui même secondaire, alors qu’il devrait consister la base même des choix de société. L’attention même superficielle à ce qui se dit de la chose politique à travers les médias suffit à constater qu’il y soit plus question de choix de personnalités que de creuser l’analyse de la société et de proposer des mesures susceptibles de contrarier ses travers.

C’est ainsi qu’on lit et entend actuellement invoquer la sortie de l’Union Européenne, proposée par certains, comme une solution possible à l’accroissement des tensions sociales, sans que vraiment n’en soit détaillé le comment et le pourquoi. L’Union Européenne pourtant, a accru la normalisation d’une organisation sociale fondée sur deux clivages se recouvrant : un premier clivage qui divise la population entre classe dirigeante et classes laborieuses, qui vient se compléter d’une division interne de classes laborieuses entre celles qui peuvent accéder à une existence digne et celles qui ne peuvent pas y parvenir, désignées comme les parasites des précédentes. S’est trouvée obtenue ainsi la rivalité entre deux composantes de la majorité populaire, mises en concurrence sans prise en considération du phénomène réellement déterminant de l’accroissement des prérogatives de la classe dirigeante.

Ainsi l’invocation du terme « populiste » pour désigner la partie du peuple qui, contrainte à travailler pour survivre mais mécontente de la pression fiscale qui pèse sur elle n’est-elle pas fausse. Elle est juste étriquée et partiale, pour oublier sa communauté de sort avec ceux qu’on lui désigne comme ses ennemis, aux fins de la dissuader d’aller demander des comptes à ceux que l’accroissement de la misère n’a jamais cessé d’enrichir. Ainsi d’autre part, devant le constat d’échec de ce qui se désigne encore par le terme simpliste de « gauche », et notamment l’échec à assurer le maintien d’un système garantissant la dignité de tous, beaucoup sont incités à imputer la responsabilité aux élus. Mais les élus n’ont jamais été que les représentants choisis par ces classes. Leur corruption et leur inertie n’est de ce fait que la résultante d’une corruption et d’une inertie générale. Ces travers ne sont pas d’autre part les seules tares d’une organisation collective pyramidale. Elles sont la conséquence d’un système
fondé sur la défausse.

Le système politique électoral des démocraties représentatives actuelles ne repose pas seulement sur l’élection de dirigeants délégués mais sur l’association de ces délégués à un service public lui aussi délégué et administré tout autant de manière pyramidale. Ce système conduit le peuple à défausser l’ensemble de ses charges et responsabiltés collectives sur des tiers. Avec un peu de recul, il nous est facile de constater que le résultat de toutes ces défausses soit concrètement que notre société n’arrête pas de tourner en rond, au point d’être devenue complètement incapable de se déterminer par elle-même des solutions à ses problèmes. À l’approche de nouvelles élections nationales, se renforcent chaque fois tous les discours incitant à nous faire oublier ces graves malfaçons de notre organisation communautaire : le pouvoir occulte et sans partage d’une caste de hauts dirigeants, et l’incapacité cultivée de la majorité à prendre véritablement son destin en mains.

Soyons vraiment populistes : est-il enviable de devoir ramasser toute sa vie les ordures ménagères ? Serait-il motif de « fierté nationale » d’accorder l’étiquette de « pays développé » à une nation qui chaque année laisse comme nous le faisons se dégrader de plus en plus l’illétrisme d’une majorité croissante de jeunes ? Pouvons-nous considérer notre société « juste » en défaussant la responsabilité du sort de jeunes comme des vieux sur le seul corps enseignant et sur les caisses d’assurance vieillesse ? Ces questions valent d’être posées dans la mesure où les formes d’organisation sociale et de conception des activités soient sorties complètement des préoccupations populaires. Les discours électoraux dans la majorité des cas ne portent que sur des aspects cosmétiques de la société sans questionner ses véritables formes.

La réponse est toujours facile. Vivre toute sa vie en ramassant les ordures ? « Mais il faut bien qu’ils vivent !, il faut bien gagner sa vie ! » Mais n’est-ce pas justement notre société et non la nature qui l’exige ? Ne serait-il pas plus fécond d’opposer à ce mensonge du « bienfait » d’une vie de domestication, une société qui octroie de droit à chacune et chacun des conditions dignes de vie en nous partageant le plus équitablement possible les tâches les plus rébarbatives comme les honneurs et celles réputées grâtifiantes ?

La paradoxe des luttes sociales contemporaines c’est qu’elles enferment tant l’individu dans le processus laborieux qu’elles perdent complètement de vue la dimension multiforme du parcours d’une vie humaine. Nous gagnerions à nous estimer collectivement dépositaires de la valeur des vies, en cessant de défausser là encore la responsabilité vis à vis de l’altérité. Parmi les formes sociales les plus barbares qui caractérisent notre organisation actuelle, comment sinon par ces oublis fâcheux, expliquer que chacune et chacun ne se sente pas le moins du monde responsable du sort des enfants, des adolescents ou des personnes dépendantes ou âgées qui ne fassent pas partie de sa famille ? Comment qualifier la société de « communauté » ou souhaiter lui conférer cette qualité en défaussant les reponsabilité des naufrages et désastres qui marquent certaines existences, et qu’on impute au cas par cas à la seule responsabilité de la parentelle ou du milieu professionnel sensé « gérer » le sort de l’enfance, du handicap, des pathologies ou du crépuscule des vies en elles-mêmes ?

L’image fausse de la prétendue réussite sociale semble apprêtée aux seuls êtres dans la force de l’âge sans que ne soit clairement visible tout ce que la relativité des êtres dans la durée comme dans les conditions sanitaires en fasse de puérile et ridicule. Or, la dignité humaine, qu’est-ce que c’est, sinon l’égalité ? Comment osons-nous écrire ce mot au frontispice de nos monuments, tout en appliquant dérogation permanente au plus élémentaire des devoirs d’entretien de la dignité, pour raisons dilatoires diverses et variées mais qui aient toutes pour conséquences des cristalisations d’indignité démultipliées. Notre société de règne comptable confond l’égalité et l’accès au parcours de vie borné et normé. L’égalité exige de principe considération éminente pour les différences, sauf d’accorder crédit à un idéal individuel assimilable au robot, à l’automate, qu’il suffise de programmer et de jeter pour le remplacer par un autre, lorsqu’il devient obsolète ou simplement moins productif.

Quelle que soit sa place dans cette société, chacun et chacun peut reconnaître que beaucoup des dysfonctionnements de nos collectivités aujourd’hui, ne pourront trouver d’issue par la seule négociation de répartitions plus ou moins équitable des richesses et des salaires. Cela, parce que le mot « dysfonctionnement » est très insuffisant pour décrire le degré de dégradation de l’espoir dans son avenir pour la grande majorité d’entre nous. Et ceci parce que cette grande majorité sait que les frontières nous enferment aujourd’hui dans des fuites en avant sur le fond suicidaires.

La première de ces fuites est celle qui nous fasse nous convaincre nous-même que l’organisation actuelle soit impossible à conjurer, et qu’un ensemble de choix majeurs qui déterminent aujourd’hui nos destin relève de l’inéluctable. La tragédie contemporaine c’est celle de la résignation. Comment ne pas rapprocher ces discours qu’on entend sans cesse, se rapportant à la pourriture des milieux policiens et jusqu’à l’imbécilité de la majorité de nos contemporains, d’une posture résignée devant les énormes difficultés que supposeraient de nous prendre en main pour entreprendre de réelles transformations ? Chacune et chacun d’entre nous, se retrouve quotidiennement découragé à dessein par des médias qui lui distillent par le menu les malheurs du monde pour la ou le convaincre de sa petitesse et de son impuissance. Ce conditionnement n’est pas seulement destiné à nous conduire à résumer la seule liberté accessible au fait de pouvoir consommer. Depuis l’école et par la suite, toute notre vie, nous sommes conditionnés à l’idée que les véritables ressorts des dynamiques sociales résultent de l’émergence de personnalités sortant de l’ordinaire et qui parait-il expliqueraient que des choses aient pu bouger. La conception « élective » de la société, qui dévalorise la personne désignée comme « ordinaire » et veut nous expliquer le phénomène social par toutes sortes d’imageries nous convaincant de la valeur de l’exception est le principal poison qui nous anesthésie.

Au pire, l’on entend qu’il existerait des « génies » dont le grand esprit et la créativité hors norme soient et aient été les véritables moteurs des transformations techniques, artistiques, philosophiques ou sociales. Or, l’examen tant soit peu attentif de telle ou telle histoire vient rapidement démentir ces fictions. Si par exemple des découvertes scientifiques ont pu émerger, ce n’est évidemment pas parce qu’à un moment donné à un esprit brillant est venu spontanément l’éclair du génie, mais plus précisément parce que sa démarche était alimentée par des préoccupation qui, autour de lui, animaient toute une communauté, cela ait rendu possible l’avancée dont il soit question. Mais la conception de l’histoire et de la culture véhiculée encore aujourd’hui reste toute cette fiction qui veuille opposer le génie au commun des mortels avec pour seule finalité de dévaloriser la multitude. Il est je crois un lien de cause à effet entre cette désignation exagérée de certaines personnalités pour expliquer le progrès, et la perte de valeur de tout individu lambda qui légitime le peu d’attention de nos contemporains au sort et à la dignité de n’importe qui d’entre nous.

Si le système éducatif contemporain a perdu tout sens, c’est qu’il aurait du évoluer vers des formes qui permettent à tous de s’instruire quel que soit son rythme, son âge et des capacités. À la place de quoi nous avons érigé un édifice dédié à la production massive d’imbéciles spécialisés et plus majoritairement de personnes en difficulté constante face à la collectivité. La grande majorité d’entre nous est aujourd’hui contrainte à trouver de l’ouvrage à des tâches confinant parfois à l’insensé, à la toxicité physique ou sociale, dans des alternatives terribles où les modalités de sa survie sont tributaires très souvent, de sa capacité à nier l’existence d’autrui quand ce n’est pas la sienne. Le rêve américain de la société de consommation n’est plus à abstraire du succès commercial des neuroleptiques et autres pilules à oublier qui facilitent l’intégration au monde sans partage du non-sens et de la barbarie.

Donner priorité aux droits qui devraient s’associer au fait d’être humain s’avère une tâche compliquée depuis le vingtième siècle, où notre espèce a franchi une frontière importante. Avant le vingtième siècle l’espèce humaine luttait simplement comme toute autre espèce vivant sur la planète terre, contre l’adversité naturelle. Au vingtième siècle elle est devenue l’adversité naturelle pour toutes les espèces y compris la sienne, menaçant tout ce qui est vivant par des productions nouvelles nucléaires, chimiques et biologiques. Ce fait nouveau empêche désormais d’abstraire le combat interne à notre propre espèce et qui oppose ceux qui reconnaissent la criminalité spécifique à ceux qui la soutiennent, du combat pour notre émancipation et l’établissement d’une société progressiste.

Renouer avec une société progressiste supposerait prendre en considération l’ensemble des constats sociaux et scientifiques qui condamnent les formes actuelles d’organisation et d’activité. Le collectivisme de type soviétique autant que la perpétuation sous des formes plus ou moins autoritaires de l’organisation contemporaine ne présentent en eux-mêmes aucune capacité à abattre le principal obstacle à l’évolution des communautés humaines qui demeure leur inspiration par un modèle de l’être humain en lui-même abstrait, éloigné des constantes existentielles en elles-mêmes, et qui présente une variété infinie d’expériences, de milieux sociaux et naturels, de parentèles et de cultures, dont la construction communautaire par rapprochement exige une prise en compte enfin sérieuse du caractère hétérogène extrême.

Vouloir devenir adultes en tant qu’espèce, revient à aspirer à rompre avec le mensonge identitaire par la nationalité, qui n’est qu’un enfermement dans des frontières politiques artificielles héritées des concurrences impérialistes, pour construire des communautés véritables, c’est à dire des groupes d’êtres humains s’inspirant d’une conception de l’intérêt général qui ne puisse en aucun cas procéder du déni de la différence entre les personnes pour faire respecter au quotidien le droit de toute personne à la dignité. Notre examen de projets politiques ne doit de ce fait pas s’arrêter à la surface superficielle des programmes des uns et des autres quel qu’en soit le parti-pris revendiqué et affiché. Il doit savoir reconnaître l’abandon de l’idéal par l’insertion de critères aussi divers que variés destinés à faire admettre que l’accès à la dignité se doive d’être un processus sélectif ou progressif, et admettre en quelque sorte l’élection sans partage du fascisme universel dont on nous propose simplement de choisir le parfum.

Bah y’a du boulot, hein !

Je ne crois pas à la vérité. Je préfère me tromper

Ce mantra n’est pas seulement ici à rapporter à un contexte d’organisation sociale et politique de plus en plus problématique. Il désigne une posture revendiquée comme susceptible d’inspirer plus de tolérance, plus de circonspection à l’égard de ce qui se peut reconnaître, même transitoirement pour « vrai ». En deçà du dogmatisme, la posture que la personne adopte dans son regard sur le monde, relève toujours d’une construction linguistique ou conceptuelle, qui fasse que l’attention portée aux phénomènes, l’effort à se décrire le monde, impose en soi référence à un ensemble de postulats qui, si nous les considérions pour tels, à savoir pour pouvoir indifféremment être tenus pour constants aussi bien qu’erronés, empêcheraient toute analyse.

Envisageons par exemple la question du profit. De nos jours, la plupart du temps, le concept nous renvoie quasi-instantanément, au jugement négatif du système de l’exploitation et de l’accumulation capitaliste. De ce fait, le profit n’est que rarement posé dans une perspective où les questions de temps ou de durée puissent s’abstraire. Hors du temps, le profit n’est absolument pas concevable. Il ne peut être que la résultante d’une opération assortie de la présomption d’un avenir où il serve à quelque chose. Ou alors, il faudrait rapporter la question du profit à l’hédonisme, et le comprendre comme désignant la prospérité. Dans cette acception, s’esquisse l’idée du dévoiement de la conception du profit par la société aliénée du présent dans laquelle nous vivons, et qui sans doute consciente de la nature viscéralement mensongère pour le plus grand nombre du profit, s’ingénierait à ériger celui-ci en idole, pour éviter d’affronter son échec. La tragédie du capitalisme n’est pas tant qu’elle ait conduit à déposséder la grande majorité des êtres humains de la maîtrise de leur vie, que le fait qu’on puisse légitiment s’interroger quant au fait qu’une telle dépossession s’avère en réalité universelle.

On serait tenté de dire que la tragédie contemporaine procède du fait que le capitalisme ne propose absolument aucune solution à l’ensemble des grands enjeux du présent, en dehors de la construction de tout un appareillage d’entretien d’illusions, à commencer par celle de la richesse que représente l’argent. Des milliards d’êtres humains semblent considérer que ce qui compte avant tout procède du montant numéraire dont ils disposent ou pourraient disposer sur leur comptes en banque. Parmi eux, la plupart semblent accorder crédit, en dépit de l’absurdité manifeste d’un tel fantasme, qu’un effondrement total de la puissance financière ne puisse jamais se produire.

Il suffit pourtant d’un peu d’imagination pour s’accorder qu’un tel collapsus se profile de manière inévitable et probablement proche. Et il est de ce fait d’autant plus confondant que le politique s’efforce d’éluder ce problème, et se cantonne la plupart du temps à fantasmer des futurs où toute cette fiction de la finance ait encore une substance, sans s’attacher jamais à déterminer comment les êtres humains pourraient s’organiser autrement. Ce dont le politique mériterait de se saisir n’est probablement pas à chercher dans les méthodes par lesquelles il serait possible de faire à nouveau coïncider les valeurs de l’économie spéculative et celle de l’économie réelle, mais plutôt à partir du principe que même toujours à l’oeuvre, l’économie spéculative n’ayant plus aucune substance réelle, il ne faille en aucun cas partir d’elle pour imaginer construire quoi que ce soit. Il serait donc sans doute « économique », au moins en terme d’effort, de nous attacher à l’organisation des activités humaines et des exigences des êtres humains en partant du principe que les satisfaire doive dans tous les cas, très prochainement, s’assurer par de tout autres moyens que par des ressources imaginaires comme les montants pharaoniques crédités par des systèmes de gestion numérisés.

Dans cette perspective, qu’on parle ou pas de disparition de la valeur ajoutée ou du principe de l’exploitation, la question sociale ne peut plus se poser en terme de niveau de rémunération ou de pouvoir d’achat. Elle se pose en premier lieu en terme d’accès partagé et protégé à la satisfaction des besoins fondamentaux, et suggère une organisation collective qui se fonde sur cette satisfaction prioritaire autour de la mise en oeuvre de moyens concrets collectifs qui permettent de l’obtenir. Un projet politique de cet ordre relèverait d’une espèce de Plan Marshall planétaire mais dont la différence avec l’original c’est qu’il ne puisse de fait suggérer que quelle que soit la puissance qui l’impulse, elle ne puisse en espérer de « retour sur investissement » que le seul profit qu’il puisse fonctionner.

Différents paramètres des sociétés contemporaines donnent à penser que la rupture culturelle dont il s’agisse impose le déploiement d’un imaginaire collectiviste allant au-delà du modèle communiste du Manifeste ; parce qu’une telle mutation, vers une société organisée autour de la valeur suprême de la survie, supposerait des positionnements radicalement différents vis à vis d’intérêts aujourd’hui encore à l’oeuvre.

Dans la société dans laquelle nous vivons, s’est progressivement construite une opposition factice entre le service public et ce qu’on appelle l’économie concurrentielle. Or, ce que nous pouvons constater c’est que cette facticité procède d’un découplage entre la recherche à satisfaire les besoins essentiels et l’obsession du pouvoir et du contrôle qui ait conduit à de plus en plus de complaisance à l’égard de formes d’activités qui n’y participent pas, voire qui procèdent d’un effort qui y soit contraire. Comment sinon expliquer la valeur spéculative atteinte par les intérêts des industries atomiques, pharmaceutiques, de l’armement ou des fonds de pension ?

L’impérialisme ne date pas du capitalisme. L’impérialisme, c’est l’expression la plus crue du sentiment de concurrence potentielle que pose pour tout un chacun l’existence et la prospérité de l’autre. Dans nos pays d’héritage biblique, la concurrence s’impose de façon d’autant plus dogmatique qu’il s’agisse d’un ressort « naturel » de l’être humain pour lequel la transcendance s’affirme à la fois jalouse et assume le fratricide et l’esclavage comme des malédictions aussi éternelles qu’inéluctables. Chaque fois que je met le nez dans l’ancien testament, je m’afflige de la conception cruelle, barbare, confinant à l’irrécupérable, qu’elle véhicule d’une supposée « nature humaine ». Nous en arrivons au point où la société française entend inscrire la laïcité dans la constitution et enfermer Dieu dans la sphère privée. Mais qu’est-ce qui au juste interdirait aux laïques de critiquer Dieu ou au moins de chercher à s’en faire une idée ? Qu’est-ce qui légitime concrètement qu’on veuille enfermer l’idéal humain ou au moins le diviser entre ceux qui considérant par croyance que l’être humain étant bâti à l’image de Dieu, cette image ou l’être humain doivent de par le dogme rester immuables, et ceux qui, présumant connaître l’être humain et voulant se passer de Dieu, fassent en réalité exactement la même chose, à savoir ne donner aucune chance aux êtres humains pour devenir adultes ?

Si l’être humain était Dieu, devrait-il pour autant être un enfoiré ? Si Dieu se révélait un enfoiré, qu’est-ce qui nous empêcherait, nous, êtres humains, de l’identifier et de nous en démarquer ? J’ai écrit récemment ma perplexité à l’égard de l’unique jour de repos hebdomadaire que s’autorise le Créateur de toutes choses. Je l’ai écrit pour songer que parfois il puisse s’avérer utile de prendre du temps à réfléchir et à se reposer pour bien travailler. Et qu’il en aille d’une certaine présomption, de supposer qu’adopter rythme de travail de six jours sur sept nous assure de ne pas faire trop d’erreurs. J’aurais pu tout aussi bien interroger la pertinence à fabriquer tout un tas de choses dans le noir pour n’allumer la lumière que seulement après coup…

La Bible est une construction littéraire historiquement récente. Elle est, pour beaucoup encore aujourd’hui, une source d’inspiration et de réflexion. Reste à déterminer comment elle nous aide à construire une société humaine meilleure. Si elle suggère pour son époque une cristallisation des relations de concurrence et de compétition entre être humains, et va jusqu’à accorder à l’espèce humaine la propriété de toutes les autres espèces, nous pouvons reconnaître que nous n’ayons pas vraiment géré la-dite propriété avec beaucoup de sagesse jusqu’ici et que la perpétuation de la concurrence et de la compétition nous ait manifestement conduits au bord du gouffre. Nous avons géré à perte, et nous ne sommes pas encore capables de nous gérer nous mêmes en sorte de n’être plus paniqués vis-à-vis de l’avenir. Ce livre s’inspire d’une collectivité humaine dont la multitude ne menaçait pas encore l’habitat planétaire dans son ensemble et ne précarisait pas son propre futur comme c’est devenu le cas depuis. Anthropologiquement parlant, c’est un livre pour espèce encore enfante où il ne soit pas possible de trouver le moindre élément qui nous permette en tant qu’espèce de devenir adultes. Or, devenir adultes est ce dont nous aurions besoin.

L’ensemble de l’activité humaine mérite d’être repensée et réorganisée aux fins de nous assurer qu’elle nous soit profitable au sens atemporel du terme. Cela signifie forcément rompre avec une culture spéculative allant au-delà de la seule culture spéculative au sens financier du terme. Car nous avons plus besoin d’arrêter de spéculer que de construire des fortunes futiles fondées sur une organisation collective qui sur le fond nous soit nocive. Si le capitalisme aujourd’hui atteint des sommets en terme d’iniquité sociale ceci n’est pas à abstraire du processus de dépossession généralisé de tout contrôle véritable de notre présent et de notre avenir. L’organisation actuelle n’est qu’une énorme machine dont les finalités destructrices ne s’expliquent malheureusement pas par la seule opposition apparente entre une classe de possédants et une classe de possédés : elle est la manifestation d’une large communauté d’abrutis. Cesser d’être des abrutis s’avère plus compliqué que vouloir défausser nos responsabilités du désastre sur une caste. Cesser d’être des abrutis commencerait je crois, par le premier des réflexes à cesser de nous croire intelligents. Arrêtons de spéculer sur l’avenir pour construire un présent qui nous veuille du bien.

Un des mots courants que je déteste est celui-ci : autodidacte. C’est pour moi l’expression de qui à la fois n’arrive pas à reconnaître que tout effort de compréhension émane par nature de l’être en lui-même et ne puisse en aucun cas procéder d’une transmission mécanique associant un enseignant à un apprenant, et à la fois le terme que peut utiliser une personne qui se refuse à admettre l’absolue vacuité de l’individu et son absolue stérilité en tant que tel, indépendamment de ses interactions sociales. Il n’y a pas plus d’autodidactes que de beurre en poudre. Ce que dit « l’autodidacte » c’est la légende de l’intelligence spontanée et toute la fiction contemporaine construite autour d’une valeur de l’individu qui s’inspirerait d’autre chose que du simple fait d’être. Le mérite, comme le profit, est une valeur véhiculée de manière très ambiguë dans la tradition biblique, et qui ressemble assez à la valeur capitaliste. C’est il me semble quelque part, une de ces valeurs viciées qu’aient construites nos sociétés. La première révolution, c’est celle qui consisterait à nous émanciper de toute idée d’utilité ou d’inutilité des êtres humains, pour ne nous inspirer que de la valeur sacrée, intangible, imprescriptible et universelle des êtres.

Nos sociétés se fondent aussi sur des transactions automatisant le principe d’échange, passant notamment par ceux de la rétribution. Le don n’y est pas naturel. Et de ce fait la reconnaissance non plus. Nous déployons des efforts constants pour obtenir cette reconnaissance en perdant complètement de vue que le don, appréhendé comme moteur systématique de comportement, puisse fonder de nouveaux types de rapports sociaux rendant la recherche reconnaissance pour ce qu’elle est, inutile et superflue. Ce point compte parmi ceux qui m’exaspèrent chez les prétendus progressistes et autres citoyennistes se croyant finaud de promouvoir une « économie d’échanges », un « marché équitable », quand le vice profond est bien dans le principe du « marché », de l’homo barguinus, et qu’on ne sortira vraiment d’affaire qu’en nous décidant à ne nous debrouiller qu’avec le don. Mais bien sûr, pour cela, il serait assez important de renouer avec une réelle confiance dans l’être humain. C’est un peu ce qui explique mon scepticisme à l’égard des légendes bibliques et de leurs traditions, et qui me semblent à un certain niveau, relever de la litanie obsessive des travers supposés de la nature humaine.  

Le même ressort est à l’oeuvre dans la conception que nous nous faisons de la criminalité et dans l’organisation collective qui y réagit. Quand bien même nous sachions que la criminalité puisse s’expliquer par des causes parfois de pertes de contrôle quasi ou clairement pathologiques ou par des circonstances accidentelles, nous continuons à nous obstiner à la vouloir rétribuer par la punition, alors que de tout temps, à travers l’histoire humaine, la punition n’ait jamais eu de vertu thérapeutique autre que d’assurer la bonne conscience des punisseurs. La chose pénale est probablement l’une des plus essentielle à soumettre à la question pour qui souhaiterait établir une société juste. Nous ne pouvons pas continuer à nier collectivement la dignité des personnes humaines en prétendant protéger la société en privant des personnes de toute opportunité d’interaction humaine, d’une manière totalement disproportionnée comme le fait aujourd’hui le système carcéral. Construire une société intelligente et bienveillante suppose de nous attacher à mesurer avec prudence et discernement toute forme sociale qui procède à sa manière de la génération d’injustice. Et la prison, aujourd’hui, est une usine d’injustices permanente au point qu’elle fasse honte à toute notre société.

Les formes du système éducatif s’inspirent des mêmes travers. Où l’on voit l’enfant puni souvent pour des comportements qui lui aient échappé, et où au lieu de chercher à comprendre et à l’aider, on ait construit tout un attirail normatif qui nous autorise à passer outre à cet effort pour substituer à la justice, à la reconnaissance du droit de se tromper et de faire des erreurs, une mécanique infiniment barbare et surtout infiniment aliénante, de sanction de l’acte involontaire comme si il était en réalité volontaire.

Je ne m’égarerais pas à opposer ces vues à ceux qui soutiennent les vertus de la carotte et du bâton, préférant ignorer le fait qu’elles aient transformé et transforment encore les communautés humaines en colonies concentrationnaires pour décérébrés, en prétendant être dans le vrai, pour prétexte comme ils le disent que « l’efficacité du système se soit toujours démontrée » ou qu’eux, « en étant passés par là, ne s’en portent pas plus mal », et quoique cela fasse beaucoup de peine à les écouter. Je préfère avoir tort. Par principe, ne serait-ce que pour éviter cette propension systématique à trop croire à ce que l’on pense, autrement dit à substituer la croyance à l’observation et à la réflexion, abolissant par là même la frontière sensée séparer le profane du religieux.

Il y certainement à creuser bien plus profond que le sillon superficiel entre religion et laïcité pour sortir de la société des croyances et nous acheminer vers celle qui se fondera sur la recherche de la compréhension et non plus celle de l’ignorance. L’attachement au rationalisme ne suffit pas à nous émanciper de l’atavisme de la croyance ; une rationalité qui s’exempte de mettre en question les valeurs mêmes auxquelles elle se réfère n’en est pas une ; c’est tout au plus un prêt-à-penser, ce qui n’est finalement pas très éloigné du plus profond des obscurantismes.

 

 

 

Quelques synthèses

Écrire au sujet de la politique suppose d’avoir du temps pour ça. Ce n’est pas vraiment mon cas. Mais je ne peux pas non plus nier que l’état de la société actuelle me préoccupe beaucoup, souvent, tant il me donne une impression de piétinement. Grossièrement, je dirais que l’origine de cette impression puisse se résumer au fait, qu’ayant abandonné le véritable progrès pour lui substituer une fiction de progrès fondée sur l’échelle, la quantité, du monumental à la recherche du plus frappant pour les esprits, la société humaine concrète n’ait pu que reculer. La fatigue y aidant, j’éprouve de plus en plus de difficulté à supporter certains discours « progressistes » qui de la même manière, entendraient substituer au projet d’une société juste, celui d’une société sectaire, fondée sur la vengeance à l’égard des riches, les utilisant comme bouc-émissaires d’une démission des responsabilités politiques en réalité partagée par le plus grand nombre.

Non, bien sûr que je veuille pour autant objecter au vice et à la corruption de la société capitaliste. Mais parce que je ne pense pas qu’il soit encore d’actualité d’envisager mettre en place une société collectiviste comme on pouvait imaginer le faire au XXe siècle. Je crois qu’une société nouvelle, si elle voulait émerger, devrait être autant post-communiste que post-capitaliste. Cela du fait que la construction du prolétariat en lui-même procède de la civilisation de l’exploitation et que ce qu’il nous faille inventer soit tellement la civilisation émancipée de l’exploitation que la référence au prolétariat n’ait pour elle aucun sens.

Il me paraît remarquable de lire régulièrement les manchettes de la presse dénoncer le « communautarisme ». Parce que ce qui me semble faire défaut dans nos vies quotidiennes relève précisément de ce qu’on appelle une communauté. Les communautés humaines ont été décimées, dispersées, embrigadées durant deux siècles où la puissance de l’appareil militaro-industriel a conquis une mainmise absolue sur le destin de toutes et tous : urbanisation aberrante, dévoiement de la société vivrière en société de la spéculation, normalisation de la pensée, aliénation de la personne humaine par son formatage normé et la culture de sa dépendance à la technologie et au service de l’employeur public ou privé, nous ont progressivement dépouillés de notre capacité à nous construire notre propre vision du monde et surtout à affiner celle-ci par l’échange direct dans la vie quotidienne.

Il me semble que les « progressistes » aient plutôt tendance à reprendre la schématique et le calendrier télévisuels lorsqu’ils proposent des changements de société, alors que les transformations qui mériteraient de s’opérer ne puissent, pour être opérantes, que passer par un dynamitage de l’abêtissement généralisé. Il me semble par exemple au comble de l’improductif, de partir du postulat que les capitalistes en eux-mêmes ignoreraient que nous vivions dans un même monde, et qui les menace tout autant que nous de vacuité et d’extinction. Cependant il est clair que la protection dont les privilégiés profitent dans leur parcours les handicape d’autant plus que leur formatage social soit la plupart du temps plus long, plus spécialisé, et notamment vers « l’encadrement », et les incite à croire dans les vertus imaginaires d’un système hérité dont ils ne fassent pas autant l’expérience directe du vice que les pauvres.

Quel diplômé de Sciences-po, de l’ENA, de l’École des Mines ou de l’École Polytechnique a déjà concrètement fait l’expérience de la malnutrition ? Comment imaginer qu’en lisant « Le Monde » ou « Le Figaro », un jeune adulte protégé comme ceux-là ne pense pas que le problème de l’Afrique soit celui de la corruption de ses dirigeant et non du pillage corrupteur des grands intérêts bancaires de l’occident ? L’ensemble des élites de notre société est conditionné à l’idée que la barbarie doive s’opposer à la « bonne gouvernance », quand ce dont il s’agisse en terme de gouvernance procède de la croissance et de la cristallisation de la barbarie capitaliste.

On pouvait lire récemment s’établir un débat oiseux entendant opposer les conditions d’accueil des réfugiés à celles auxquelles avaient droit les plus misérables de nos compatriotes. Nulle part évidemment, la presse quotidienne ne rapportait ce débat picrocolin  au problème plus général de la perte de valeur morale dans la fameuse « gouvernance » de notre pays, quand les moyens pour protéger les uns comme les autres existent mais que la majorité de la nation ne raisonne plus l’être humain pour tel, préférant s’interroger sur sa rentabilité réelle ou potentielle. Cela va jusqu’à soumettre l’aide des organismes caritatifs à un examen des demandes, destiné à départager lesquels parmi ceux qui ont faim méritent ou pas de se nourrir. Et ce n’est pas une fiction.

Au même moment, des milliards sont investis en pure perte dans l’EPR. Un modèle de centrale nucléaire qu’on a pu constater ne pas même être en mesure de fabriquer, après deux essais qui s’éternisent en Finlande et en France, à grands frais pour le contribuable, les milliards d’Euros de déficit s’accumulant. Cette opiniâtre bêtise nationale ne constitue-t-elle pas un ennemi bien réel et qui pourrait souder le peuple ? à combien de repas des « restos du coeur » et à combien d’immeubles d’habitation à loyer modéré correspondraient ces factures pharaoniques ? Mais non, scotchés à leurs téléviseurs les français comatent qu’ils appartiennent ou pas aux élites. Pour eux, la construction du présent ne relève que d’un assemblage des briques préfabriquées que la pensée scolaire leur a substitué à la créativité.

Faudra-t-il nous étonner du succès de la catéchèse ou d’autres imameries face à cette désastreuse perte de sens et de valeurs de l’organisation sociale de haut en bas ? Qu’attendre au juste d’une « communauté nationale » en elle-même incapable d’appréhender la portée de son renoncement aux valeurs les plus élémentaires de respect de la dignité humaine ? Je dois dire me préoccuper fortement des valeurs véhiculées par la Bible ces derniers temps. Et en particulier de l’ancien testament qui agrège plusieurs idées qui m’y semblent confondantes.

La première c’est dès la Genèse, l’idée d’un unique jour de repos hebdomadaire ; bien avant les trente-cinq heures, et même avant l’épisode de la malédiction du travail, on y trouve le droit au repos contingenté. Dieu lui-même y figure un bon citoyen. Fabricant l’être humain à son image, le sort de l’oisif est dès le départ déterminé. C’est d’ailleurs ce que nous rappelait M. Mélenchon à Toulouse récemment : gare aux oisifs. Au ban les spéculateurs. Mais pas les spéculateurs qui travailleraient, les « purs spéculateurs », autrement dit cette image d’épinal simpliste qui voudrait gommer la complexité des contextes de classe à l’époque contemporaine pour nous persuader qu’on appartienne à un camp et si possible nous y embrigader.

Voilà donc deux idées rapprochées opportunément, le travail et l’embrigadement, rapprochement au sujet duquel on pourrait écrire une encyclopédie. Je voudrais opposer à celles-ci, plus simplement, les concepts d’activité et de communauté. Suggestivement sans doute, il m’apparaît que la notion d’activité commune n’ait plus sa place aujourd’hui parce que pour nous elle revienne au service de la destruction. Destructions des personnes, des milieux naturels, et des moyens mêmes de l’émancipation, sont à l’oeuvre dans la plupart des dynamiques collectives actuelles. Si certes la description de tout ce pan occulte de notre dynamique collective est soigneusement masquée, maquillée dans le monde contemporain, nous ne pouvons pas pour autant en résumer la cause à seule course au profit. Joue aussi dans toute la construction des fictions de nos vies, une forme de refoulement individuel à l’égard de toutes les menaces que cette fuite en avant recouvre pour nous-même et pour nos proches. Et ceci n’a rien d’un phénomène secondaire. Je crois en effet qu’une bonne part de l’immobilisme actuel tienne d’une posture de pétrification devant l’échelle acquise de certaines problématiques, qui faute d’avoir été démêlées durant le dernier siècle, ont toutes acquises des potentiels catastrophiques. En quelque sorte, penser le collectif aujourd’hui est devenu pour nous une espèce de malédiction, au point où lui nous préférerions l’illusion et le rêve.

Pour moi les rêves d’une société idéale, y compris communiste ou libertaire, comme celui d’une société capitaliste qui parviendrait à conjurer les menaces qu’elle construit pourtant par son vice, relève d’un même ordre illusoire. Je pense que les transformations possibles relèvent d’une prise de conscience prioritaire, et bien entendu la plus générale possible d’un distinguo le plus absolu qui soit entre les réalités concrètes du moment et la fiction en laquelle procède notre culture de projection dans l’avenir. La technocratie a largement contribué à transformer nos vies en moment d’absence où faute de vivre, nous nous persuadons de le faire en construisant l’avenir. il nous faudrait, je crois, bien au contraire, reconstruire notre présent. Et tâcher de le faire en prenant bien garde d’éviter de trop projeter.

En un certain sens l’idéologie biblique joue certainement un rôle dans la dynamique culturelle de projection dans l’avenir. Ce à un point tel qu’elle affirme ce qui se passerait après notre mort. N’est-il pas confondant d’entendre prêcher la « laïcité » à tout bout de champs, sans que pour autant s’affirme la frontière nette des attendus de la vie de ceux de la mort ? Il me semble que tout ce qui nous incite à désincarner notre investissement dans l’activité comme dans l’oisiveté soit plus en cause dans les dérives du présent que les modèles d’avenir auxquels nous invoquons nous référer. La déshumanisation de la collectivité me semble un phénomène qui transcende la société de classes. Je ne dis pas bien sûr qu’il n’y ait pas de frontières de classes, et encore moins de dominants et de dominés, mais que vouloir établir une meilleure justice sociale, voire entendre abolir la domination relève en soi du « projet », et nous fasse oublier de vivre au présent, reproduisant un des travers essentiels des constructions sociales du passé, qui relève de l’intention de décider pour autrui.

Ainsi qu’on veuille se construire une fortune qui mette en quelque sorte nos descendants à l’abri du besoin et dans la sécurité, relève à un certain niveau du même type de préoccupation déconnectée que de construire une société communiste pour l’obtenir. C’est toujours l’incommensurable présomption à savoir ce que le futur voudrait qui soit à l’oeuvre. Nous gagnerions à prêter plus attention à ce que le présent déjà exige. Nous devrions nous méfier, a fortiori en regard de celui qui nous incombe, de l’idée de construire un héritage. Et surtout à nous défier de toute conception d’un héritage purement matériel. Or, je ne lis malheureusement pas plus d’exigence des retour à l’existence au présent dans les promesses « progressites » que dans celles des libéraux et des fascistes. La démultiplication des instants de non-vie, des instants de « transit », des fameuses et fumeuses « transitions », et la démultipliation des espaces où la vie soit proscrite, des espaces publics au non-lieux que démultiplie l’urbanisme industriel, ne peuvent s’ensager d’être contrariées autrement que par une déconstruction raisonnée et méthodique de la culture fatale de l »héritage, au profit d’une culture proprement vivrière.

Une culture vivrière c’est une culture qui se fonde sur le vivant, et non pas le mort, dont nous pouvons tout un chacun reconnaître la dimension désespérante. Bien sûr le principal obstacle au passage à une civilisation vivrière n’est pas dans la puissance acquise de la civilisation technoscientiste industrielle impérialiste. Le principal obstacle c’est l’inertie à changer les paradigmes de notre existence quotidienne, à commencer par celui qui nous inciterait à croire, voire à espérer dans le retour à l’âge de pierre, sur un mode survivaliste qui sur le fond n’est lui aussi qu’une projection s’inspirant de l’image simpliste d’un passé qui n’a jamais existé. Surtout, l’idée de la vertu potentielle d’une réduction brutale du nombre d’êtres humains m’est insupportable, pour recouvrer en réalité une certaine fascisation des esprits. Aspirer à un futur qui admette la vertu de milliards de morts n’est pas une idée qui ait ma sympathie. Si je reconnais aisément qu’on atteigne certaines limites en terme démographique, il me semble procéder de la même idéologie mortifère de spéculer sur les potentielles guerres ou les catastrophes industrielles et naturelles qui nous menacent pour se réclamer d’une bonne conscience. Il convient d’ajouter que l’acception de l’écologie entendant discrètement opposer l’humanité à la nature, m’apparaisse elle aussi comme un héritage biblique direct de la conception de la nature comme d’une propriété de l’espèce. Pourquoi ? parce qu’une écologie qui n’entendrait ni transcender les frontières d’espèces en intégrant l’humain ni prendre en compte en particulier sa dimension cosmique complètement ridicule, reprend à son compte le prégnant mépris de l’idéologie dominante à l’égard du vivant. Si opposer la prospérité humaine de celle d’autres espèces et de l’intégrité des milieux peut s’avérer pertinent, on ne saurait rien en faire de moral dans la construction d’un présent qui soit juste. L’idée d’une « écologie » excluant le principe de droit à l’existence digne des humains vivant actuellement c’est pour moi, tout sauf une écologie. Ce n’est rien moins qu’un héritage culturel de la société du mépris du vivant. C’est tout simplement une excuse bourgeoise toute trouvée, pour évacuer la nécessité de changer réellement de société. C’est le mensonge à eux-mêmes par lequel se rassurent les petits péteux.

 Dans l’ordre contemporain, la « rentabilité » s’est substituée à la priorité collective concrète et immédiate, à un degré qui les fasse littéralement diverger. Dans ce sens peu importe que la société dans laquelle nous vivons se réclame encore du capitalisme ou d’un autre modèle : nous n’avons de toute manière, quelle que soit notre condition, pas encore établi les moyens de satisfaire à la moralité publique en attelant l’activité et la décision  collective à l’impératif de coincidence entre la prévalence de l’interêt général, et celle de l’intérêt de chacun. Ce que nous proposent les idéaux pour le moment, c’est une sorte de jeu des chaises musicales, proposant en lieu et place des transformations possibles et nécessaires, une alternance aussi stérile que débile entre différents systèmes fondés sur les compétitions entre êtres humains, maquillées en compétitions entre être humains et naturel. Nous gagnerions à admettre naturel l’être humain lui-même, en considérant que le respect tout aussi naturel qu’on se doive de lui accorder soit la première des priorités pour se réclamer d’écologie voire d’humanité.

Les discours prolétariens me fatiguent. Même si j’admet la validité du matérialisme historique, de la lutte des classes et bien entendu de l’exploitation comme de la cruauté de l’impérialisme, je pense que la première nécessité c’est devenir adultes, et donc de faire la différence entre l’illusion, autrement dit la projection, et les impérieux défis du présent.

La première des nécessités c’est d’assainir l’économie mondiale en sorte qu’elle corresponde aux valeurs de l’économie réelle. C’est donc entre autres, de faire dans un premier temps prévaloir la nécessité impérative d’assurer la dignité de tous les habitants de la planète, en faisant basculer  toute la partie d’activités que nous savons nocive à tous (armement, finance, automobile, pharmacopée concurrentielle, publicité, technologies mortifères comme le nucléaire ou l’équipement électro-technique à obsolescence programmée, etc.) vers des activités soutenues par l’estimation constante de leur conformité à intérêt général (instrumentation de décontamination notamment, outillage de protection et de préservation du vivant, etc.). Reconnaissons à la supposée « puissance financière » son impuissance absolue à impulser même à vouloir de tels changements, que demeure ou pas le « capitalisme ». Le problème du capitalisme n’est pas seulement sa capacité avérée à tout détruire, mais sa totale impuissance à se transformer lui-même pour survivre. Quand Vian dans les années 50 chantait les marchands de canons restant tous seuls du fait du succès de leur commerce, nous reconnaissons qu’au succès de la finance internationale dans son ensemble, équivale aujourd’hui, sur un plan décuplé, une faillite de l’économie humaine réelle sans précédent.

En regard de cela, je m’interroge quant à la pertinence à vouloir à tout prix opposer aux privilégiés en les en tenants pour seuls responsables. Au présent, ils n’ont pas plus d’avenir radieux que nous-mêmes. Ce sont peut-être plus que d’autres des handicapés du bulbe, rendus incapables comme nous de se représenter le monde tel qu’il est et d’y faire face sans se réfugier dans des illusions. Je veux croire que tous ne soient pas forcément si obtus et formatés que la situation périlleuse leur échappe. Je serais prêt à croire aussi qu’en nous cantonant à l’éternel discours jaloux des redresseurs de torts, ce discours qui préférerait punir les riches que récompenser tout le moinde, on ne fasse en réalité que construire encore et encore la légitimité chez eux des peurs de classe.

Après deux guerres mondiales et qu’on puisse tout aussi bien interprêter comme des manifestations, précisément, de peurs de classes, et après que ces derniers mois les paniques dirigeantes de l’impérialisme américain à bout de souffle aient failli nous en produire une troisième, devons-nous vraiment emprunter la voie victimaire, qui, sous prétexte de l’impasse à faire réellement progresser notre société, nous fasse à notre tour succomber aux sirènes d’une justice punitive à défaut de courage à en établir une véritable ?