Le traitement du terrorisme au service du discours inversé

Un phénomène remarquable par son intensité croissante s’observe dans la presse qui se déchaîne après chaque attentat. L’horreur s’y voit tournée et retournée, décrite sous tous les angles, dénoncée dans les discours incantatoires conjugués des journalistes et des politiques. Humainement parlant, le résultat, manifestement voulu, est de sauvagement remuer le couteau dans la plaie, en insistant pour susciter la haine et, actuellement, pour renforcer la ligne de fracture qui existe déjà entre celles et ceux qui raisonnent et celles et ceux qui moralisent à partir de pensées toutes faites, ciselées par la domination et son système de dressage, pudiquement intitulé « éducation ».

Colonnes sans fin de la presse et d’Internet cultivent ainsi notre douleur, ajoutant lourdement à la barbarie la vindicte toute aussi barbare et la vivisection des nerfs à fleur de peau des sans droit. On voit bien le but recherché : encore et encore faire oublier aux pauvres, aux laissés pour compte de notre société, que si « guerre » il y a c’est contre eux, et contre personne d’autre. C’est dans le cadre même de cette guerre de domination, qui passe actuellement par une tentative d’imposer une société ultra policière comme en Israël ou dans certains pays d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient, que la construction de l’opposition de façade entre l’intérêt des économies militaristes et des groupes armés fanatisés se rejoignent.

Les plus réactionnaires sont dans ce jeu les plus transparents. Ils déclament que les frappes terroristes s’expliqueraient par le fait qu’on ait été bien trop gentils avec ceux qui n’agréent pas à la présence militaire et aux interventions occidentales dans les pays musulmans, et que les prisons par lesquelles sont passé tous les fous dangereux qui tuent à présent sans faire détail seraient des centres de loisirs. Nous subissons cette litanie à l’envi depuis le 11 septembre 2001. Fer de lance de l’offensive contre la démocratie et le respect du droit de la personne humaine, le fameux « si vous n’êtes pas avec nous vous êtes avec les terroristes » de G.W. Bush résonne encore. Car c’est le principe et de diversion et d’inversion qui voudrait nous faire oublier la colonisation de nos vies par la mise en scène de barbaries dont l’opportunité pour les puissants ne fait aucun doute.

Il suffit simplement d’interroger à qui profitent ces crimes pour comprendre que leur commanditaire de près ou de loin ne puissent être que la finance internationale, celle qui prospère de conflit en conflit, autant au travers des profits de l’industrie de l’armement que de la spéculation à laquelle s’assortissent toutes les confrontations et déstabilisations que ce soit à l’intérieur des pays ou entre nations. C’est l’inversion suprême, où l’on voit les élites financières et leurs petits soldats se drapper dans le costume de victimes comme si les cadavres et les amputés des attentats pouvaient être de leur « fraternité ». Le tour de passe-passe consiste à mobiliser l’attention des peuples autour de thématiques conflictuelles subsidaires comme la religions voire comme la folie comme il s’entend parfois, pour entretenir chez eux l’illusion d’une unité qui fasse miraculeusement disparaître la frontière de plus en plus béante entre les prisonniers et une minorité nantie maîtresse de tous nos destins.

Quelle aura été l’erreur principale des Nuits Debouts et plus globalement du mouvement d’opposition à la loi travail ?

Il peut sembler préomptueux de prétendre imputer à une unique erreur stratégique l’impasse d’un mouvement social dont l’essor et l’effet auront été trop limités face aux enjeux. L’objectif de cette emphase un peu simplificatrice, il est vrai, n’est évidemment ni de résumer l’explication des échecs aux seules défaillances des opposants, ni de négliger pour autant l’ensemble des stratégies qui aient pu d’une certaine manière limiter l’adhésion des françaises et des français à ces mouvements. Nul doute qu’il y ait beaucoup à dire et écrire sur les stratégies autoritaires du pouvoir et sur toutes les ambiguïtés introduites notamment par une clarification qui ne soit jamais venue des places respectives qui s’y doivent être accordées aux organisations et aux personnes individuelles mobilisées.

Mais sur Toulouse au moins la situation aura démontré un fait clair et sans ambiguïté aucune qui puisse servir d’exemple à l’égard d’une bévue plus générale qui aura caractérisé toutes ces semaines épuisantes pour beaucoup, voire décourageantes pour certains. Au tout début de la mobilisation, dans les dernières semaines de mars puis début avril, on a vu s’échanger beaucoup de messages se rapportant aux besoins de communication en ligne du mouvement. Très rapidement, des personnes ont investi les réseaux sociaux et élaboré des outils dont l’objectif consistait à rendre compte des évolutions du mouvement lui-même. J’ai rapporté ailleurs quelques critiques sur ces outils mais étant donnée leur finalité, il s’avère que leur consistance même traduise le contour d’un manque, et dont il y ait fort à parier qu’il puisse cerner également l’élément manquant principal à construire avant d’envisager reprendre la lutte lorsque très prochainement sans aucun doute, l’offensive libérale reprendra sa lutte sans merci contre l’intérêt général.

En effet face au rouleau compresseur des médias de masse, et qu’on aura vu tout au long de ce printemps 2016 déformer les faits et dénaturer les résistances, il relèverait d’une forme d’aveuglement de considérer l’absence d’information factuelle comme un détail sans grande importance. Devant la démultiplication des violences policières délibérées et organisées, nous avons vu à l’oeuvre une complète inversion du rapport de forces, insistant sur les dégradations et violences observées sur certains cortèges, et dans la pure tradition du pouvoir français opposer la loi et l’ordre à la chienlit militante. Quelques gênant qu’aient pu être les enregistrements vidéos de violences policières gratuites et sans précédent, ils n’ont pu parvenir à compenser la propagande télévisée assimilant les mouvements de résistance à une agitation d’essence principalement violente.

On voit même encore actuellement décliné ce jeu désormais familier consistant à assimiler les blocages et les grèves à des volontés de faire obstacle au confort d’existence des habitants du pays, au point de faire perdre de vue que la précarisation galopante à laquelle ces résistances s’opposent aille beaucoup plus loin et durablement dans la dépréciation de quotidien de chacun en terme de conditions de vies que quelques embouteillages, files d’attentes et journées de travail ou de loisirs gâchées.

Où tout cela conduit c’est au constat tragique de l’absence de grand média d’information indépendante. Soyons clairs : le manque dont il soit fait été ici n’est pas d’organes d’information sur les revendications et les agendas d’actions, mais bien d’une plateforme de références factuelles et fiables qui rende compte sans subjectivité exagérée du déroulement des actions en elles-mêmes et notamment des agissements des « forces de l’ordre » dont l’impunité à recourir à la violence systématique s’est vérifiée de semaine en semaine tout au long du printemps. Ce qui manque c’est une agence d’informations, à savoir qu’un certain nombre de personnes se mobilisent non pas sur les actions en elles-mêmes mais plus particulièrement sur la question d’en rendre compte avec le plus d’objectivité et rigueur journalistique possible. Accordons-nous quant au fait qu’aujourd’hui quel que soit l’organe, et a fortiori pour ce qui concerne la presse de masse, l’objectivité n’existe tout simplement plus.

Si l’on renvoit cette absence dramatique au souci affiché de certains de voir émerger un monde plus juste, comme s’explique-t-il de persister à manquer cette étape indispensable de construction d’un regard objectif sur le présent ? À l’époque de la mobilisation de Gênes avait émergé l’initiative d’Indymedia et qui s’était bon an mal an développée quelques années avant de se retrouver entièrement sous tutelle d’intérêts du renseignement. Initiée par des « rêveurs » comme on en voit s’en revendiquer certains à « Nuit Debout » cette initiative a échoué essentiellement pour avoir voulu mélanger le militantisme offensif et le besoin fondamental d’information objective. Après coup il est assez évident que l’explication de son échec provienne de ce que ses composantes n’aient pas dès le départ cerné la contradication allant de l’un à l’autre, en particulier quant à l’intérêt essentiel du compte-rendu objectif qui devrait logiquement prendre le pas sur le relai de positions militantes.

Si l’on raisonne aujourd’hui, on arrive facilement à la conclusion que l’existence même d’un outil dédié à rendre compte sans a priori subjectif des luttes sociales et politiques à l’oeuvre relève d’une priorité bien plus précieuse pour l’avenir pour plusieurs raisons : concrètement déjà, sa constitution suppose une ouverture et une rigueur qui puisse traduire au quotidien ce qui se revendiquerait en termes de positions non-partisanes ; à l’approche prévisible d’une intensification de la guerre de l’information partout et non seulement en France, elle témoignerait du minima de considération pour ce qui de fait conditionne la plus grande part des comportements, à savoir la présentation des faits et uniquement des faits, laissant chacune et chacun libre de les interpréter. Surtout, à l’heure où un monopole idéologique mondial nous conduise à focaliser sur seulement certains aspects de l’actualité, et en particulier ses aspects à court terme, il demeure incroyable qu’aucun effort substantiel ne soit pas encore déployé pour résister au conditionnement sans précédent des masses.

Tout cela pose évidemment de très nombreuses questions éthiques, techniques et organisationnelles. L’expérience pourrie d’Indymedia peut permettre d’éviter un certain nombre d’eccueils, à commencer par celui entendant substituer avec trop naïveté au cadre hiérarchique des rédactions conventionnelles celui encore plus problématique d’une horizontalité totale, qui ne fasse qu’ouvrir grande la porte à toutes les tentatives de noyautages parmi lesquelles les plus officielles qu’on puisse imaginer. Pour ma part j’y défendrais plutôt le modèle collaboratif et qui privilégie une distribution formelle des rôles y compris hiérarchiques sur la base d’une cooptation mutuelle révocable. Car je pense qu’il faille pour un tel projet de véritables rédactions qui, sans exclure l’ouverture aux témoignages directs, garantisse en même temps et la rigueur et l’indépendance d’un tel média. Plus techniquement le contexte et le véléités de censure allant s’aggravant, il faudra des moyens assez importants et des compétences suffisamment pointues pour concevoir un média résistant à la préhemption des noms de domaines et des serveurs. Mais sérieusement : peut-on espérer un monde meilleur en restant incapables de rendre compte objectivement de celui dans lequel nous vivons ?


À titre complémentaire deux remarques :

  1. Lorsqu’il est ici fait mention d’objectivité, on comprend bien que le débat d’idées et celui des revendications et doléances doivent forcément à un moment donné transpirer dans le compte-rendu de luttes et de tensions sociales. Si l’un des éléments qui assurément déprécie la caractère objectif d’un compte-rendu procède de l’énoncé dépourvu de tout argument d’une opinion ou d’un jugement, il est à souligner que la pratique dominante qui ait conduit la presse à perdre le peu d’objectivité éthique qui lui restait consiste dans la substitution d’exposés d’un supposé « pluralisme » à la-dite objectivité. Cette escroquerie permet aux tenants de l’idéologie dominante de présenter systématiquement les faits en les rapportant principalement à l’opinion conservatrice : ainsi s’explique que face à la violence institutionnelle de la police et de la justice, en particulier via les jugements expéditifs en comparution immédiate et le matraquage devenu systématique, mais tout autant par la violence de projets de loi comme la fameuse « loi travail » l’on entende les médias mettre au même niveau les exactions ponctuelles de quelques casseurs avec la précarisation et la mise sous tutelle autoritaire de toute la population. L’objectivité aujourd’hui évidemment n’est pas cela puisque l’exposé objectif de la structure sociale dominante aujourd’hui c’est celui de l’intolérable, celui de la prépondérance d’une minorité qui, au moment où elle cautionne et finance toutes les destructions du vivant imaginables, s’efforce de conditionner la majorité à croire qu’on la dominerait « pour son bien » !
  2. Concernant l’invocation du modèle d’organisation collaboratif, il convient de préciser son acception en tant qu’idée radicale, absolument inconciliable avec la soumission de rigueur à l’autorité du capital armé, autant qu’à l’égard des principes de concurrence et de compétition notamment en vigueur dans l’économie de conquête. Ceci suppose d’appréhender le conservatisme contemporain sous son double aspect endogène et exogène, en considérant que la même guerre, qu’on l’intitule sociale à l’intérieur ou économique à l’extérieur recouvrent en réalité un seul et même phénomène hérité du pré-supposé de l’obstruction d’autrui à notre propre prospérité. Il ne s’agit évidemment de rien d’autre que d’un plaidoyer d’auto-légitimation du vol. Et alors que nous savons que la prospérité dont il soit fait état dans cette supercherie ne soit rien d’autre que celle des propriétaires par spoliation des principales ressources.
  3. En définitive il n’est concrètement pas pertinent de chercher à établir la moindre frontière, nuance ou différence qui serait sensée séparer la propagande faisant des peuples et de chacune et chacun d’entre nous des « personnes » aux moralités si ambigües qu’il présenterait un risque de leur accorder maîtrise de leur destin et le système de domination auquel toutes et tous nous sommes aujourd’hui soumis. La « peur de l’autre », fond de commerce des médias de masse, c’est le moteur même de la soumission au pouvoir institué.

En finir avec le capitalisme n’est aujourd’hui qu’une étape

Au travers des élucubrations précédentes, il n’est pas difficile de percevoir un mélange de rage et de frustration. Mais sur un plan rationnel émerge un ensemble de considérations parmi lequelles s’affirme que la nécessité de renversement du capitalisme se décline aujourd’hui différemment qu’elle pouvait s’imposer au dix-neuvième et vingtième siècle. Quand pour Marx il s’agissait à la fois de reconnaître l’histoire de l’humanité pour celle de la lutte des classes et de l’exploitation de l’homme par l’homme, ainsi que d’appeler au renversement d’un système fondé sur le vol, et quand pour Lénine la question essentielle relevait d’établir une société assurant avant tout la justice pour la classe ouvrière, nous sommes aujourd’hui confrontés à un monde où la domination impérialiste se nourrit des limites mêmes des capacités humaines et naturelles à assurer la perpétuation de la vie.

Le stress démographique et le stress environnemental ont pris de telles proportions en un siècle, que l’abolition du capitalisme soit devenue une nécessité sanitaire et non plus seulement sociale ou morale. Parce que la prospérité de l’impérialisme implique l’augmentation constante du pillage, de l’exploitation et des ravages environnementaux, sa remise en cause ne se résume plus à l’exigence de justice mais bien à celle d’une condition de survie spécifique. Il en dérive qu’il soit un tort de désigner seulement le profit comme tare de l’impérialisme. Si l’exploitation des êtres humains et des milieux naturels méritent de condamner celles et ceux qui en profitent au détriment de l’intérêt général, ce n’est en aucun cas en résumant au seul principe de capitalisation financière l’objet à abattre qu’il sera possible d’envisager l’avenir avec un quelconque optimisme.

Le problème pour nous habitants du vingt-et-unième siècle, serait d’abord de nous construire une représentation globale en terme d’alternative en commençant par admettre la réalité d’un certain nombre de contraintes. La première d’entre elles relève d’une considération à sa mesure des différentes fragilités du système capitaliste en lui-même, à savoir pour commencer son abstraction qui menace chaque jour la planète d’un effondrement boursier catastrophique. La deuxième relève de l’intime liaison des intérêts industriels à la disponibilité des ressources non-renouvelables. La troisième et non des moindres, tient à la structuration de l’aménagement des milieux de vie, intensément fragilisée par l’essor urbain de l’économie à flux tendu.

Cette dernière problématique d’absolue dépendance des conditions vivrières d’une majorité des habitants du globe est évidemment le point essentiel autour duquel devrait se nouer les transformations à venir. Reconnaissons donc qu’il procède d’une espèce d’inversion à revendiquer la fin du capitalisme pour autre chose que comme un moyen d’établir un ordre mondial aussi bien que local, qui soit à nouveau vivrier, à savoir soutenable pour une majorité, au-delà d’une semaine. Nous nous trouvons là confrontés à un défi humain dont même les plus cupides et les plus obtus des capitalistes eux-mêmes ne sauraient nier le caractère concret. Qu’on abolisse les prébendes, les profits, les potentats et tout ce que la féodalité du capitalisme représente n’aura pas en soi la capacité de transformation suffisante sinon pour consolider au moins pour mieux garantir la satisfaction des besoins de huit milliard d’êtres humains. En d’autres termes elle ne relève que d’une étape, indispensable certes, mais loin de constituer une recette miracle pour nous assurer un futur viable.

C’est sans doute pourquoi j’ai insisté à Toulouse pour poser la question des utopies dans Nuit Debout, et dont à part quelques slogans, il faille malheureusement relever qu’il ne fassent pas vraiment avancer les discussions, il n’ait pas été donné de lire de suites notables. C’est d’autant plus fâcheux que nombre de défis critiques et concrets se posent aujourd’hui dans des termes renvoyant plus à la dystopie. En effet, pouvons-nous nous mobiliser en excluant toutes perspectives de constructions envisageables dans le cas d’un effondrement endogène du capitalisme ? Pouvons-nous engager des dynamiques de transformation forte de nos sociétés en traitant seulement à la marge la question des tensions politiques à l’oeuvre dans le démélé militarisé du pillage des ressources de l’Afrique et du Moyen-Orient entre les trois blocs chinois, russe et de l’Otan ?

Il est pour moi de préoccupation constante depuis des lustres que ces questions internationales revêtent un caractère principalement déterminant du présent comme du futur et qui conduise à s’affliger de les voir complètement absentes du démélé politique au quotidien. Ne parlons même pas des programmes électoraux auxquels nous ayons droit à chaque élection présidentielle et dont elles soient constamment absentes. Habitant un pays faisant profession de foi de « dissuasion nucléaire » il est pour le moins fâcheux d’assister dans la durée à l’occultation ou à la minimisation de cette question en réalité fondamentale. Mélenchon, qui a bonne presse actuellement, remet-il en cause cette prétendue « dissuasion » ? pas le moins du monde. Il se contente de préférer les missiles sol-sol pour menacer la planète. Beau progressisme en vérité.

Si il est fréquent de me lire critiquer ces « progressistes » c’est comme pour ce cas là, que je ne les considère pas pour tels. Ils m’énervent plus que les droites par leur prétention à l’humanisme qui n’est sur le fond qu’un masque. Car sur le fond il n’y a pas d’autre posture pacifiste que celle éxigeant d’un désarmement nucléaire unilatéral. Toute autre position relève du blanc-seing aux intérêts impérialistes prêts à sacrifier la planète dans la défense de leur intérêt. Rien qu’adhérer à un tel principe est immonde. Personne ne me convaincra qu’il s’agisse là d’une question secondaire. La question atomique dans son ensemble est révélatrice du sens profond dans lequel travaille toute notre société. Et il ne s’agit en rien d’un symbole mais de l’expression la plus crue du mépris contemporain à l’égard du vivant. La bêtise contemporaine c’est imaginer un humanisme qui s’accomoderait des contaminations et destructions dont il s’agisse.

Humanisme mon cul ! dirait Zazie. Si c’est pour entretenir l’illusion que n’ayons pas déjà un héritage atomique qui va sévèrement handicaper la survie de tout ce que la planète compte de vivant, comme en témoigne déjà le peu de considération de la prétendue « communauté internationale » à l’égard de ce qui se passe actuellement dans l’Océan Pacifique, on peut toujours fanfaroner en causant « developpement durable » ou « écologie politique » ou même « justice sociale ». Les radionucléides eux s’en foutent, qui pour des milliers d’années se répendent en altérant l’ADN de tout ce qui vit.

Donc voilà. Je veux bien me mobiliser contre le 49.3 mais j’ai malheureusement pas mal de préoccupations allant au-delà et dont j’aie tout aussi malheureusement l’impression qu’elles relèvent d’un démélé du futur beaucoup plus important. Il n’est pas question bien sûr de relativiser la porté ni l’intérêt à s’attacher aux termes de la démocratie ou à ceux de la justice sociale, mais d’insister dans la nécessité de définir avec hiérarchie et précision les enjeux que nous considérerions fondamentaux. Le futur, à condition d’en vouloir un, c’est qui doit nous permettre de survivre sans guerre atomique, sans risquer des famines et contaminations monstrueuses du fait d’une urbanisation dont personne encore n’assume que la remise en cause s’impose pour qui souhaiterait que notre espèce et les autres survivent à ce siècle.

Et là-dessus je ne vois pas très bien en quoi reprendre les « idéaux » du Parti de Gauche ou de Mélenchon pourrait susciter un quelconque enthousiasme. Car ce qu’ils ne font qu’avancer c’est un ensemble d’exigences purement locales et qui en rien ne prenne en compte les menaces les plus importantes auxquelles nous soyons confrontés.

Petits commentaires pompeux d’un mec vautré dans son fauteuil

 

Le titre est emprunté à un commentaire sur Facebook de mon post précédent*. Il traduit en soi le niveau de confinement critique des soutiens à Nuit Debout à Toulouse, et qui préfèrent dénoncer qui parle plutôt que s’approprier les problématiques gênantes évoquées dans les contenus.

Il y a plusieurs semaines encore sur Facebook, j’exprimai ma réticence à me déplacer au Capitole, au vu des nombreuses photos non-floutées de participants aux manifestations comme aux Nuit Debout reproduites sur Internet et m’étonnant de cette façon franche d’aider les flics à identifier jeunes et moins jeunes qui choisissent d’y participer. Force est de constater qu’au lieu d’en tenir compte ces gens là aient au contraire persévéré alors que ça fasse des années que toutes les préventions à cet égard sur Internet se soient exprimées sur le sujet.

On a donc là plusieurs problèmes posés par Nuit Debout concrètement :

– ils se présentent comme non-partisans mais toutes les actions qu’ils engagent sont en complète cohérence avec ce qu’il en serait d’une entreprise de récupération de voix vers une gauche non-socialiste ou plus précisément qui ait pris parti de ne s’allier au PS que dans la dernière ligne droite des présidentielles de 2017.

– ils causent « parole libérée » mais quand sont exprimées des idées mettant en cause certains de leur choix sur le fond comme sur la forme, ils vous demandent de venir les exprimer en personne pour vous prendre en photo.

– rien en définitive, ni dans leurs actions, ni dans leur propos ne vient réellement contrarier l’idée qu’ils puissent constituer non pas un mouvement revendicatif radical, mais a contrario une opération visant plusieurs objectifs raisonnés qui seraient : aider à identifier les personnes mécontentes à faire taire ou à corrompre pour le cas où un vrai mouvement social viendrait à se manifester ; réaliser une étude de marché pour inventorier l’arsenal des arguments convaincant des bisounours d’aller voter en 2017 ; canaliser ou désamorcer au choix les aspirations profondes au changement qui pourraient se manifester dans les mois qui viennent.

Franchement que peut me faire d’être accusé de me vautrer dans mon fauteuil ? Que retirer d’une critique aussi basse sinon qu’elle suggère en filigrane cette manie obsessionnelle du militant bourrin pour l’action et son mépris pour toute acception d’un travail qui sortirait de ses schémas de représentation ? Ce sur quoi j’insiste depuis des semaines c’est juste sur l’ensemble des aspects de Nuit Debout qui en rien ne démentent qu’on ait ici affaire à une entreprise de récupération et dont il faille forcément douter en conséquence qu’elle ait vraiment pour but de fermenter une réelle agitation.

Ce qui m’incite à les comprendre ainsi n’est rien d’autre que l’expérience. Grâce aux nouveaux outils et à internet en particulier, nous savons que le pouvoir en lui-même ait été amené à se concentrer non plus sur les paradigmes de la réalité sociale mais à ceux de l’information et de la communication. Ce qui lui importe aujourd’hui n’est plus ni la restriction des prérogatives individuelles et des niveaux de vie, mais uniquement les formes par lesquelles sont véhiculées et représentées les opinions divergentes. Dans ces conditions il est évident que toute forme et que toute mouvance prétendant s’inspirer soit de résistance soit d’opposition se doive être dès le départ soumise à un encadrement scrupuleux et sophistiqué des autorités.

Bref, pour le dire plus simplement qu’est-ce qui dans Nuit Debout pourrait démentir qu’on n’ait pas affaire à une opération des schmitt ? Au départ on pouvait encore en douter, et c’est bien pourquoi je me sois fendu à ce moment là des remarques sur la façon étonnante de produire la photo des gens ! Mais que retirer du fait qu’ils n’y aient pas réagit et qu’a contrario ils aient laissés leurs petits copains gentiment mitrailler tout le monde jusqu’à publier largement leurs photos en ligne ?

https://www.facebook.com/NuitDeboutToulouse/photos_stream?ref=page_internal

https://www.flickr.com/photos/nuitdebouttlse

Politiquement à Toulouse voilà des gens qui réunisssent des discussions depuis plus d’un mois sans qu’à aucun niveau ni le fait que l’agglomération soit un furoncle prospérant de l’industrie de l’armement, ni que la super-région qu’elle centralise désormais soit également une super-région d’intervention militaire en Afrique n’ait pu transpirer… ça inspire quoi ? Tout ce qui transpire c’est un ensemble d’arguments de bazar pour convaincre qu’aller se salir le cul sur la place de Capitole constitue en soi une forme d’engagement. Cet engagement n’est paraît-il pas partisan mais en quoi ça l’exempterait de prendre position sans ambiguité sur des questions centrales comme le néo-colonialime, le militarisme, la prolifération nucléaire ou chimique autrement qu’en faisant référence à recettes de bonnes femmes sur les énergies renouvelables, le pacifisme de pacotille et l’éternelle posture de pure victime dans l’ordre économique contemporain ?

Comment s’explique-t-il qu’alors qu’on soit encore en « état d’urgence » aucune reflexion quant aux causes comme aux méthodes d’agrégation démagogiques auxquelles ont ait été voués du fait d’opportunes actions « terroristes » ces deux dernières années aient renforcé au dernier degré la désignation des immigrés et descendant d’immigrés comme une part de la population qu’il faille soit-disant « désembrigader » ou plus simplement ré-associer au projet bourgeois colonial ? Ben non, mon fauteuil je le préfère à aller me salir le cul avec cette jeunesse militante qui ne me paraisse en rien regarder plus loin que le bout de son nez. Je n’ai pas la moindre envie d’aller me fatiguer le fion avec des antifas qui refusent objectivement de reconnaître qu’aujourd’hui le véritable antifascisme impliquerait une mobilisation qui ne puisse en aucun cas se passer de violence. À moins évidemment d’imaginer que les « propriétaires » de nos destins présents aillent demander à leur flicaille d’admettre qu’on les destitue, et de se résigner à un avenir où notre niveau de vie à tous devienne forcément plus dur que celui qui prévalait du temps du bloc communiste.

Le seul moyen efficace de lutter contre les tentations archéo-fascistes des mouvements de l’extrême droite aujourd’hui c’est de discuter avec eux non pas du « modèle de société » par lequel bisounours autant que les autres, ils considérerait possible d’empêcher que continue à prospérer l’aveuglement généralisé, mais de s’employer à poser enfin les vrais problèmes et non ceux que nous donnent à considérer pour tels les mass-media. Parce qu’en France des vrais problèmes on en a :

  • soit on laisse faire les grands groupes industriels qui transforment de semaine en semaine l’Afrique en désert invivable comme tend à le devenir notre pays déjà contaminé, soit on admet que de sévères changements s’imposent parce que la question de l’interdépendance vivrière va commencer à se poser de manière très différente à mesure qu’on va avancer dans le siècle ;
  • soit on continue à s’aventurer plus avant dans la prolifération des poisons radioactifs millénaires, en menaçant toute la planète avec notre belle industrie atomique civile et militaire et on remet encore et encore la charge de nos enfants et petits enfants le soin de s’en démerder comme ils pourront, sachant très bien qu’ils ne le pourront pas.
  • soit on pose les questions de la justice et de l’égalité sur un plan universel, et à ce moment là les questions subsidiaires de disparités philosophiques et religieuses apparaissent pour ce qu’elles sont, à savoir des épouvantails pour nous éloigner des questions essentielles
  • soit on continue à s’agiter comme des glands en restant sur le fond convaincus que la messe soit dite qu’on aille à l’extinction à plus ou moins brève échéance.

Le choix au présent est un choix dur. C’est celui qui oppose de fait le rêve hédoniste bourgeois à la nécessité universelle de moralité et de justice. C’est pas un choix rigolo évidemment, c’est plus un cas de conscience. Et c’est pour ça que jamais les extrémismes radicaux n’aient eu partout autant de succès. Il n’y a malheureusement pas d’autre alternative.

Les questions de transformations des formes démocratiques n’ont absolument aucun sens à partir du moment où certains entendraient se les poser abstraitement, sans aucune référence explicite et concrète au contexte aussi bien local que planétaire auquel on les rapporterait. La démocratie ok, il s’entend mais la démocratie pour faire quoi ? C’est ça qui importe. Et c’est malheureusement ça dont vous refusez de parler.

Évidemment parce qu’auto-gérer la criminalité internationale voire la criminalité spécifique ne relève que d’un intérêt superficiel voire captieux dès lors qu’on réalise les impasses absolues qu’on ait laissées se construire.

Toute ça pour dire que ouais, je suis amer, voire haineux car en rogne à force de lire des invitations aux « précaires » et autres « salariés », « intermitents » quand de fait pour moi la précarité c’est celle-là, à savoir la tronche menaçante et hyper-destructrice du monde qu’on a laissé fonctionner tranquillement jusqu’au dernier degré du suicidaire.

Et ça ne m’amuse plus de voir toutes ces simagrées dans les banques et dans les macdos alors que les africains ne font plus rien d’autre que venir crever en méditerranée pendant ce temps là. Le générosité sélective et l’universalisme de plein air me donnent de plus en plus la gerbe. Parce que je ne vois pas dans la promotion des circuits courts ou des énergies renouvelables le moindre élément qui mette le doigt sur la pourriture inéluctable du présent. Je ne vois pas dans l’auto-satisfaction, l’auto-promotion béate et abêtissante d’une machine à brasser du vide, le moindre signe d’espoir à l’égard des changements vitaux. À lire ça par exemple : « Ce 15 mai sera un grand jour de rassemblement populaire. En réponse à l’austérité du monde qui nous est proposée, nous comptons faire de cette place un lieu d’amour, de joie, de paix et de réflexions politiques. Comédien.n.e.s, musicien.n.e.s et artistes en tout genre seront de la partie ! Des assemblées ouvertes à toutes et tous se tiendront. Divers ateliers seront proposés aux gens curieux et aux personnes convaincues tout au long de la journée. Toulouse est une ville dans laquelle la vie associative et politique bat son plein depuis toujours ! Le mouvement Nuit Debout souhaite participer à la convergence des luttes et des initiatives, c’est pourquoi il nous paraît important de vous inviter à ce rassemblement, et de diffuser cette invitation largement autour de vous, afin de nous unir et d’envoyer un signal aussi fort que possible, pour réaffirmer ensemble, à Toulouse et dans les villes du monde entier, que le peuple est le pouvoir.« 

Je l’ai écrit déjà : l’austérité nous devons nous y résigner. Non pas certes au bénéfice des financiers, des politiciens et des industriels, mais par nécessité à la fois morale et par responsabilité générationnelle. Les kermesses et les grands soirs à la con sont des miroirs aux alouettes si on les rapporte à la misère du monde telle qu’elle se décline aujourd’hui. L’austérité est la condition nécessaire autant à la survie des espèces qu’à l’établissement d’un monde juste. Y faire référence en omettant d’en rapporter l’impératif au contexte international ne peut s’interprêter pour de l’innocence. Il s’agit de fait d’en limiter l’appréhension aux seules questions de pouvoir d’achat local. Et donc de dévoyer l’exigence du présent en question subsidiaire. Dans le contexte d’aujourd’hui ça ne peut s’apparenter à rien d’autre qu’à une manœuvre complice du crime impérialiste global.

Donc arrêtez toute cette démagogie, arrêtez de vous admirer dans vos miroirs de classe. « Le peuple est le pouvoir » soit n’a aucun sens, soit en porte le plus négatif qu’on puisse imaginer, si c’est pour éviter de parler à quoi ce pouvoir doive s’atteler. Commencez à en parler et à ce moment là on verra. Parce qu’on n’en soit plus au consensus tout mignon tout gentil, et encore moins à l’innocence lorsqu’il s’agirait de faire miroiter auprès de jeunes un avenir radieux et « créatif » en faisant semblant d’ignorer le présent lamentable et mortifère sur lequel une telle illusion trouverait son terreau.

Et oui votre « vraie démocratie » m’indiffère voire me pue du moment où elle supposerait ne faire aucun cas de l’impératif à présent catégorique d’établir une justice à l’échelle mondiale.

Et commencez par inviter les gens à arrêter de prendre des photos des autres sans leur demander leur avis, sauf bien entendu si comme ça donne à le penser, vous n’êtes que des supplétifs de préfectures.

 

* Dans les commentaires de ça :

Pourquoi tant de Haine contre Nuit Debout ?

Cela fait à présent des années que je ne regarde plus du tout la télévision. Cela fait encore plus longtemps que je ne fume plus de pétards. Si je cite les deux c’est évidemment pour considérer qu’il en aille du même ordre de chose pour l’un comme pour l’autre et qu’il s’agisse de drogues qui chacune ait la particularité d’entrainer une dépendance psychologique lourde agissant au niveau des frustrations. Ces produits de consommation ont pour caractéristique de faire s’évaporer purement et simplement les quelques instants de vie que nous passons sur terre. Pour ce faire ils confortent en nous-même l’illusion de notre éternité.

Où la télévision agit de manière très particulière c’est qu’elle nous donne l’impression de nous ouvrir au monde alors qu’elle focalise constamment notre attention sur tout ce qui est mort : les objets, les moments, l’histoire. De la publicité à l’actualité la télévision entretient une fiction du monde instantanné nous ôtant tout pouvoir d’appréhension du réel par nous-mêmes. Par la conjugaison du vol pur et simple de notre temps et du matraquage d’idées simplistes nous suggérant comment penser et sur quoi, nous persuadant qu’il existe une seule hiérarchie entre les choses importantes et celles qui ne le seraient pas, la télévision nous propose un auto-conditionnement volontaire et qui laisse finalement très peu de latitude au décillement que nous pouvons travailler à l’égard du monde qui nous entoure.

Je reviens sur Nuit Debout puisqu’à l’évidence ces derniers temps il devienne sensible que les personnes qui s’y manifestent aient beaucoup de souci à devenir visibles dans cette étrange lucarne. Un peu comme si ils considéraient que le « traitement médiatique » dont ils aient réussit à faire l’objet finisse par constituer la seule et unique concrétisation à leur portée. Mais je vais d’abord revenir sur le concept car il demeure des choses que je n’aie pas dites à son sujet.

L’expression Nuit Debout me déplait en elle-même pour de nombreuses raisons et qui tiennent aux deux mots utilisés. D’abord « Nuit » qui renvoit à l’obscurité, comme un raccourci publicitaire vers une forme primitive de subversion, et qui en définitive relève à sa façon d’un aveu de n’être l’émanation que de quelques obcurs militants, fuyant la lumière, lui préfrant l’ombre. Debout par ailleurs sonne pour moi comme un camouflet à toutes celles et ceux dont la dignité ne permet pas d’adopter cette posture. En elle-même l’association de ces deux termes résume assez bien l’impression que ce mouvement me donne, à savoir d’une initiative peu soucieuse, ou en tout cas pas assez, des termes exclusifs que sous-tend sa dénomination. Circonscrite à la nuit, dédiée aux seuls valides dont la santé physique puisse permettre d’échanger en plein air et en pleine nuit, la proposition porte malgré elle au travers du nom qu’elle s’est choisie, ses propres limitations.

De jour que s’y passe-t-il ? il s’y passe ce que d’aucuns appellent la « convergence des luttes« , à savoir une multitude de petites actions entièrement dédiées à la promotion de l’image supposée subversive et revendicative du mouvement. Ce qu’il faille remarquer à leur propos c’est que toutes procèdent de stratégies éculées des militances de gauche et d’extrême gauche et dont tout le monde connaisse à la fois la désespérance et l’inefficacité. Se rendre en masse dans un Mac Donalds pour y revendiquer le droit des salariés à disposer d’un contrat permanent ou exiger de ses responsables qu’ils utilisent des produits de cycle court, à savoir locaux pour matière première, c’est à l’évidence, surtout Place du Capitole, attendre de la réaction musclée des autorités qu’elle permette de figurer en bonne place aux actualités télévisées. C’est donc en tous points faire acte d’allégeance à la société du spectacle en accentuant au lieu de la réduire la distance allant du « groupe militant » à ce à quoi il faille reconnaître qu’une masse croissante d’habitants de ce pays ne se laisse plus prendre.

C’est dans ce caractère provocateur, et qui en vertu du peu de profondeur d’analyse qu’il révèle, qu’il faudrait partir pour changer le présent et le futur ? Manifestement ce mouvement arrive à son point zéro de signification, puisqu’invitant d’un côté à réflechir et débattre et d’un autre, sous des formes éculées de militance traditionnelle il s’obstine à embrigader des jeunes dans des actions d’autant plus stupides qu’elles enferment l’idée de changement dans les termes idéologiques mêmes de la société industrielle. D’un côté on invite à sortir des schémas. De l’autre on soutient par l’action l’idée que ce soit les conditions de fonctionnement du capitalisme et non le capitalisme en lui-même qui pose problème.

Cette « convergence des luttes » est un piège à cons. Sinon il faudrait être cohérent et bien admettre que défendre les droits des salariés du capital ne puisse être la même chose que revendiquer sa pure et simple abolition. Sinon il faudrait également arrêter de pleurer pour avoir de l’electricité par exemple, et rechercher toutes les méthodes qui permettent de s’en passer, à la fois sur le plan de l’organisation et sur le plan aussi de cette aberration nocturne qui sur le fond constitue un absolu contresens lorsqu’on l’envisage dans la perspective des possibles.  Si certes dialoguer vraiment entre habitants du pays relève d’un impératif catégorique, pourquoi pour autant en limiter l’effort à des modalités à la fois si contraignantes, si localisées et si structurées ?

Ajoutons cela qu’il n’y ait rien de plus pitoyable que d’assister aux surenchères de celles et ceux qui s’obstinent par tous les moyens à se présenter comme des avant-gardes. Y a-t-il une posture plus ridicule ? Cette façon de vouloir se distinguer, d’entendre que la prétendue « nouveauté » d’un geste ou d’une initiative lui confère en soi la moindre valeur, à commencer par la pertinence, c’est peut-être en quoi procède sur le fond le  mensonge et du socialisme et du capitalisme qui en est le père. Ce terme de « progressisme » conjugué à l’envie et à toutes les sauces demeure l’illusion centrale qui fasse se rejoindre les mouvement sociaux et le marketing.

Je finis par m’interroger quant aux raisons qui expliquent l’évolution de mon ressentiment à l’égard de Nuit Debout vers quelque chose de plus négatif encore. Je crois que c’est du à la frustration de voir comment ce mouvement piétine en empruntant des chemins sans issue tout en affichant ses intentions de faire le contraire. C’est aussi cette conviction qui s’affirme de semaine en semaine qu’étant piloté au départ par des mouvances électoralistes sur le fond profondément attachées au modèle de société laborieux et matérialiste, on ne voit pas très bien comment y introduire ce qui se révèle aujourd’hui des plus nécessaire, à savoir une éthique, quand la majeure partie de celles et ceux s’y engageant s’en moque visiblement.

Quelle finalité recherchent ainsi celles et ceux qui courent à la provocation des flics en désignant les officines bancaires ou les restaurants de malbouffe comme des symboles de ce qui se révélerait le plus négatif dans l’état actuel du monde ? Comment ne pas y voir autre chose qu’une stratégie délibérée de diversion lorsque nous savons toutes et tous que le problème principal c’est tout ce qui fait de notre civilisation l’héritière du système féodal ? Je ne parle pas seulement du pouvoir armé et sans partage du capitalisme global mais tout autant du contrat social qui nous fasse en dépendre dans les conditions quotidiennes garantissant nos survies. Comment dans ces conditions interprêter les débats qui émergent au propos de « revenus universels » et autres gadgets monétaires qui n’aient bien entendu d’autre fonction que d’affermir plus encore et non pas d’anihiler le principe de corruption individuelle qui nous ait conduit jusqu’ici, malgré nous pour ceux qui l’ignorent à soutenir l’imposition d’un rapport de force qui asservisse le monde entier ?

Le succès des fanatismes religieux n’est en rien surprenant au constat de toute cette feinte innocence d’une belle jeunesse qui promeut des grands soirs sans trop s’inquiéter de toutes les amnésies qu’impliquent la dénonciation des seuls supposés puissants pour bouc-émissaires de déséquilibres globaux dont chacune et chacun y compris ici en France assure la prolongation. Or, entendre que la sortie de l’Union Européenne ou même de l’Otan, qui ne sont en réalité que des épouvantails à moineaux , puissent en elles-mêmes constituer les bases de vraies transformations confirme que pour la France en particulier la prise en compte du désastre doive s’établir sur des fondements hémiplégiques.

La pressurisation de l’Afrique « rapporte » à la France chaque année  cinq cent milliards de dollars grâce notamment au système de contrôle établit au moyen du Franc CFA.  Sans celle-ci, notre pays établirait son niveau de vie en dessous de celui de certains pays dits «émergents ». On attendrait donc assez légitimement de forces de transformation qu’elles posent a minima les conditions à attendre d’une réorientation clairement morale des termes de distribution de la prospérité des peuples. Et ces termes, indéniablement, impliqueraient de poser dans des conditions réalistes les moyens qui nous permettraient de faire de notre nation une communauté morale. Et donc, au lieu de fanfaronner en prétendant concilier l’augmentation du « pouvoir d’achat » chez nous et l’émancipation des peuples dont nous dépendons, il serait a minima plus crédible de présenter à toutes et tous la véritable choix, qui suppose des restrictions considérables par rapport à nos niveaux de vie actuels, si nous voulions vraiment rendre juste l’état de choses.

Car non, malheureusement, il n’existe pas de convergence entre l’établissement d’un monde plus juste et la défense de notre modèle de société totalement tributaire de l’impérialisme. Faire l’impasse sur cette ambiguïté centrale revient à embrigader la jeunesse dans une énième évolution, simplement maquillée, de cet impérialisme en lui-même.

L’être urbain

« Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant, »

Charles Baudelaire, 1857.

Je renverrais ici à une thématique qui m’occupe de longue date et que les balbutiements des nuits debout m’ont conduits à réinvestir. En effet il me semble que bon nombre d’observations négatives que j’aie pu rapporter de ces rencontres révèlent en définitive une insatisfaction qui se doive situer soit en-deça soit en amont, suivant le point de vue qu’on préférera, d’une tentative de regroupement à des fins politiques.

Je soutiens depuis des lustres l’idée que le coeur de l’impasse et du malaise social contemporain relève plus de fondamentaux de civilisation que de système socio-politique. Et jusqu’ici c’était plutôt autour des pratiques de concurrence et de compétitions héritées du couplage fatal du positivisme et du libéralisme économique que je considéraient s’établir les racines du vice et de la pourriture des rapports sociaux. Mais il convient de remarquer que certains paradoxes prospèrent de nos jours et qui empêchent de trop simplifier l’explication du manque de solution aujourd’hui proposées pour changer de système.

Comment vouloir changer les choses en faisant l’économie de l’examen des raisons qui fassent que la xénophobie ne prospère nulle part plus que dans les régions rurales où vivent très peu d’étrangers ou d’immigrés ? Comment d’autre part imaginer des changements possibles en partant des mêmes déchirements qui aient ensanglanté et massacré tout au long de l’ère industrielle et du vingtième siècle en particulier ?

Une hypothèse que j’aimerais poser met plutôt en cause un facteur historique plutôt négligé dans les analyses qu’on peut lire chez certains sociologues et historiens. Nous savons qu’un des facteurs de transformations des deux siècles qui nous précèdent a précisément consisté dans l’inversion en majorité des habitants des villes et des campagnes. Aujourd’hui la majorité des humains s’agrège dans des villes. Superficiellement cela peut nous conduire à supposer que, les processus éducatifs institutionnels et les modalités d’information publiques se trouvant naturellement conditionnées par l’idéologie majoritaire, et donc par celle des habitants des villes, une explication du succès de la xénophobie en milieu rural puisse trouver là une explication tout à fait paradoxale, de part le fait d’une influence culturelle disproportionnée de cette idéologie.

Concrètement, pour les habitants des villes, il est possible au quotidien, de part la fréquentation concrète des immigrés et des étrangers, de faire la part de choses et de confronter l’idéologie dominante à l’expérience quotidienne. Ainsi quoi qu’on dise par exemple des français originaires l’Afrique du nord et en particulier quoi qu’en véhiculent les médias toujours alarmistes et toujours à la pointe lorsqu’il s’agit d’énoncer tout fait divers et toute incivilité, l’expérience de vie urbaine au quotidien dément en permanence les légendes de sauvagerie et d’intolérance qui depuis à présent des lustres désignent ces populations pour responsables de tous les désordres. Mais pour qui habite en zone rurale, il n’est pas possible d’imaginer qu’il s’agisse de légendes puisque rien au quotidien ne permet de les mettre en perspective.

Au-delà, même si le raisonnement peut paraître extrême, se trouve posée cette question d’idéologie urbaine. Question qui pose la problématique de prospérité au quotidien non plus sous les auspices d’un seul rapport binaire allant de l’individu aux ressources auquelles il a accès, mais dans une relation ternaire, en particulier dans son démêlé anxiogène, qui en réalité noue à la perspective de prospérité la perception du voisinage comme d’une menace (ternaire donc car procédant de la relation individu/accès aux biens/perception de l’altérité). Nous nous trouvons là bien au-delà des simples paradigmes de la concurrence et de la compétition et bien au coeur du renversement sémantique qui a profondément marqué l’idéologie des vingt dernières années.

Ce bouleversement se traduit par le passage de l’ère des miracles à l’ère de catastrophe dans le discours d’auto-promotion de l’establishment. En peu d’années, le discours dominant qui jusque là promouvait la société industrielle capitaliste en la prétendant seule capable de satisfaire aux besoins des populations croissantes de la planète s’est employé graduellement à se renforcer de l’argument suivant lequel elle serait la seule à pouvoir résister aux catastrophes majeures. Nous devons cet infléchissement à la conjugaison de trois facteurs : la financiarisation de plus en plus spéculative de l’économie, l’accroissement continu des populations et l’établissement d’un état de guerre global pour l’hégémonie sur les ressources naturelles et en particulier les ressources non-renouvelables.

Le discours catastrophique est énoncé aux fins de légitimer l’état de guerre qui, sinon, apparaîtrait sous son jour véritable qui n’est rien d’autre qu’un déchirement permanent des puissances financières entre elles, ayant pour seul objectif de déterminer lesquelles d’entre elles promettraient demain les meilleurs profits. La nature des menaces catastrophiques est à ce point précieuse que chacun des graves dangers auxquels chacune se réfère accroit dans l’imaginaire des peuples l’idée de leur dépendance du système non seulement dans leur quotidien mais désormais pour l’avenir même de l’espèce. Chaque scenario catastrophique, qu’il soit militaire, économique, environnemental ou plus simplement de délitement absolu de l’ordre public, entretient quotidiennement les personnes dans un état de stupeur.

Quoique les solutions existent et qui permettraient de laisser de côté pour leur plus grande part toutes les menaces humaines, à commencer par les guerres, le conjugaison du bellicisme et de la panique qui en est le pendant atteignent de nos jours un paroxysme qui se traduit par l’énoncé d’un nouveau pragmatisme. Ce pragmatisme, souvent occulte, est l’expression d’une idéologie fondée sur la vertu de l’indifférence. C’est au prix de l’indifférence que l’ordre social, autrement dit la prospérité qu’on puisse espérer, doit être défendu. Il ne s’agit plus de s’appitoyer sur les peuples ou les personnes frappés par les calamités, non pas parce qu’on serait immoraux, mais parce que c’est la seule condition pour espérer la survie même de nos enfants.

Notre imaginaire du futur est aujourd’hui complètement colonisé par la grosse industrie du lavage de cerveaux médiatique. Si les ruraux paniquent, c’est qu’ils comprennent trop bien qu’en cas de malheur, les villes étant par définition des milieux ingérables en cas de crise, tout effondrement limité ou majeur les vouerait très naturellement aux invasions, aux pillages et aux destructions. Toutes les régions vivrières du globe, toutes les campagnes fertiles se retrouvent ainsi, étant concrètement détentrices des moyens essentiels à la survie de l’espèce, les territoires d’attraction de la richesse véritable. Et évidemment il est à gager qu’à mesure que s’amoncellent les tensions économiques et politiques à l’intérieur comme à l’extérieur, et qu’à mesure que se précisent les limites d’un système de profit qui nous conduit tous à entrer en guerre les uns contre les autres, les peurs des populations rurales ne soient pas prêtes à s’éteindre.

Nous imaginer un futur différent de l’anéantissement ou de la poursuite de cycles guerriers de plus en plus barbares suppose forcément des mises en causes radicales, parmi lesquelles la prise en compte de ces équilibres entre urbanité et ruralité doit prendre toute sa place. Il ne s’agit pas ici de simplement évoquer cette question comme celle de ce qu’on appelle l’aménagement du territoire. Il s’agit plutôt de savoir interprêter ce que nous suggère cette apparente dépendance de nos imaginaires à la confrontation du quotidien. En ville, comme à la campagne, dans nos pays dits « développés » l’altérité même est sujette au questionnement.

Passer de majorités rurales à de grosses concentrations urbaines aura impliqué dans sa rapidité la mise en place de politiques massifiant les rapports sociaux et remettant en cause très radicalement les pratiques relationnelles prévalent auparavant. C’est ce qui explique le délitement de nos vies sociales et aussi qu’actuellement les tentatives de les reconstruire autour de valeurs familiales, politiques ou religieuses n’aient pas la moindre chance d’y rémédier. Subjectivement, l’isolement individuel contemporain, qu’on l’appréhende sous l’angle de l’exclusivité relationnelle du couple, de la famille ou de la communauté affinitaire n’est soluble dans aucune d’entre elles. L’être urbain a dans un certain sens perdu l’habitude de la communication. L’altérité de voisinage se résume la plupart du temps pour nous à un phénomène physique de juxtaposition. La voisine, le voisin ne sont plus des personnes connues ou familières. Ils sont des « semblables » abstraits dont le similaités et différences à nous-mêmes nous sont aujourd’hui plus absconces encore que ne l’est l’ordre politique du monde.

Cette comparaison peut paraître absurde ou invraisemblable. Elle établit pourtant les limites d’un mode de vie qui nous conduise automatiquement à désigner le seul ordre politique comme terrain possible du changement ; elle traduit sur le fond une alénation sans précédent et qui ne relève pas uniquement de l’ordre hiérarchique de notre société mais d’un ordre  dialectique. Entendre construire une nouvelle société, le prétendre en succombant à l’amnésie totale à l’égard de ce qui concrètement « fait » le social, et qui n’existe plus vraiment, à savoir bien avant la prétention « communautaire » l’établissement d’un réel dialogue des uns aux autres, m’apparaît un contresens.

Qui d’entre nous établit de réelles relations et prétend de ce fait connaître la plupart de ses voisins ? Nous sommes des être urbains rangés dans des cages à poules et branchés sur l’information et l’affinité canalisée au point où pour nous comme pour les ruraux rien ne puisse encore établir ce ré-équilibrage entre les conceptions idéales par lesquelles nous nous représentons nos vies et les ajutements indispensables que les relations familières aux autres seraient susceptibles d’affiner.

C’est sans doute pourquoi, entre autre, il me paraisse superficiel d’attendre d’une quelconque tentative de construction communautaire telle que « nuit debout » ou autre qu’à elle seule elle nous fournisse de réels moyens de nous réapproprier nos destins. Toute véléité de changement si elle se voulait féconde aujourd’hui, ne saurait se passer d’un effort individuel de proximité et qui vise à rompre l’enfermement domestique quotidien dans lequel nous sous sommes enfermés. Éteindre sa télévision, s’efforcer de nous construire des quotidiens moins isolés, de prendre du recul face cet isolement auquel toutes sortes de sollicitations nous incitent, devient chaque jour la principale priorité dans une société marquée sur le fond par des clivages qui ne sont en définitive que les symptômes des causes essentielles du mal-être urbain : l’acclimatation à l’indifférence absolue à l’égard même des êtres humains qui nous soient physiquement les plus proches.

En moins de deux siècles, nous sommes passés de sociétés qui se structuraient autour de la relation familière des uns aux autres à une société qui, parce qu’elle a anéanti cette relation et lui a substitué un mode de vie fondé sur des pratiques sociales formelles dépersonnalisées, n’est pas seulement totalitaire dans la forme des-dites pratiques mais son principe même. Ce principe agit directement sur la personne, en l’isolant, relativisant l’impact de l’ordre social en lui-même. Sans lien concret des uns aux autres au quotidien nous restons du bétail que la forme de l’enclos ou la délimitation des clotures n’aide en rien à faire des êtres humains.

Il nous faut donc construire une nouvelle culture et qui s’assignerait en priorité l’objectif de rendre à nouveau opérants et véritables les liens directs entre les individus. Vouloir s’y atteler suivant une démarche « affinitaire » ou simplement « sélective » reviendrait tout simplement à contourner ce qui s’avère sur la planète urbaine la cause même expliquant que n’importe quel groupe si éclairé prétendrait-il se revèlera pour ainsi dire avoir les bras trop courts pour changer quoi que ce soit au-delà du cosmétique.

Questionnements sur les « nuits debout », des rituels au mouvement de classe

[ce texte reste en chantier, certains points y laissant encore à désirer…]

Mon impression c’est que ce mouvement démarre très mal : j’en vois une preuve dans le réaction reçues à certaines critiques exprimées de ma part à ses organisateurs à Toulouse. Si je les résume, elles témoignent qu’en dépit de leur affichage appelant le commun des passantes et passant à venir discuter en leur sein, les « nuits debout » procèdent on peut le craindre d’une opération de marketing de ce qu’il est devenu convenu d’appeler la « mouvance citoyenniste » …

Il est difficile de départager son marquage idéologique quand toute son éducation s’est inscrite dans un système diabolisant le communisme et l’URSS. Cela étant c’est plutôt la fréquentation de certains « marxistes prolétariens » forcenés qui dans mes jeunes années m’a conduit à m’en désolidariser. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le système marchand d’exploitation de ceux qui n’héritent de rien à part leur vie soit devenu ma tasse de thé. Toute mon adolescence j’étais resté ouvert à l’idée que le modèle soviétique ne soit pas comme on l’entendait encore souvent, « le mal absolu », car ses principes de centrage sur la satisfaction des besoins essentiels de tous m’ont toujours paru légitimes. Je portais aussi une grande admiration aux films de Kontchalovski et de Tarkovski, vus au cinema Cosmos, boulevard St Germain. Ceux-ci détonnaient face à la majorité des productions américaines ou occidentales dont à la sortie on ne retirait absolument rien en terme de carburant à réfléchir. Les production musicales « non sucrées » de l’europe de l’est m’enthousiasmaient tout autant. Les russes et plus généralement les pays de l’Est donnaient l’impression d’avoir peu de moyens, mais leurs artistes en faisaient une raison d’aller au fond des choses, de se concentrer sur les contenus et non sur le « contenant ». On entend dire aujourd’hui que cette créativité n’était que réaction à l’oppression, mais imaginerait-on pouvoir tourner en France aujourd’hui une fresque de trois heures dont seules les cinq dernières minutes seraient en couleur, autour de réflexions sur la foi, la créativité et le pouvoir, comme Andrei Roublev ?  Pour avoir laissé produire des films qui ne s’adressaient pas qu’à des pauvres cons, on peut accorder au soviétiques une toute autre considération pour leur peuple que n’en a le pouvoir français d’aujourd’hui qui subventionne les chtroumpf ou Taxi 12 par le biais du CNC.

Mais c’est en 1986 en particulier, au moment des mobilisations contre le projet de loi Devaquet, que me trouvant impliqué dans un atelier auto-géré au beaux-arts de Paris, la lecture que des militants marxistes se faisaient de l’organisation collective a commencé à susciter chez moi plutôt répulsion. Il s’érigèrent dans cet atelier en « bureau politique » et prétextant du manque de place dans la Cour des Études, en  vinrent à proposer n’admettre les nouveaux venus qu’à l’issue d’un processus de sélection! Rien que ce principe, rien que cette proposition pour moi tout à fait incongrue, m’a conduit à rejeter ce qu’à l’époque j’identifiais déjà comme un « sectarisme alternatif », ou tout au moins l’expression de véléités d’élitismes et qui m’aient toujours été ressenties comme fascisantes. C’est je pense dès ce moment là – je devais avoir une vingtaine d’années – que j’ai réalisé que la « militance de gauche » ou d’extrême gauche n’était qu’un moyen comme un autre pour les simples ambitieux frustrés, de tenter d’acquerir du pouvoir sur les autres. C’est là que j’ai commencé à reconnaître la critique générale du pouvoir, comme une nécessité au moins aussi importante dans sa portée pour l’évolution de la société, que l’est celle du capitalisme.

« Le capitalisme c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, et le communisme c’est l’inverse »
Michel Colucci dit Coluche (1944-1986).

J’ai sans doute eu la chance de croiser dans mon environnement domestique et scolaire bon nombre de personnes très attachées à reconnaître sa valeur universelle à tout être humain. Ceci explique sans doute mon propre attachement à ce principe et pourquoi je déteste toute idée ou initiative qui sur le fond le mette en cause. Pas une seule fois dans mon expérience des échanges avec autrui, je n’ai considéré sans importance de devoir mettre en horizon de ce principe les idéaux et propositions de transformations sociales qui m’aient été donné d’apprécier. En dépit de sa simplicité en effet, cette reconnaissance revêt un caractère éclairant dans nombre de domaines où s’exerce la relation allant de l’individu à l’individu comme celle allant de l’individu au collectif.

L’autre principe, l’autre règle de vie qui me guide est un peu plus ambigüe. Il s’agit d’un travers, d’un défaut de construction dont je me demande toujours si j’y attache de l’importance pour en être tant marqué moi-même ou parce que je le rencontre très souvent chez les autres. Je parle ici de la façon dont on soit capable de s’aveugler. S’aveugler par exemple jusqu’à participer à des initiatives et même à en encourager parfois, tout en ayant pleinement conscience de leur vanité, en ayant saisit de prime abord les travers qu’elles présentent. Il en va ainsi du bref intérêt que j’aie marqué ces derniers jours pour l’initiative des « nuits debout« . Tout en n’étant en rien naïf, il me semble avoir voulu m’en rapprocher alors que par le passé j’aie pu directement faire l’expérience tout à fait négative d’initiatives collectives relevant des « mouvances » dont elles émanent.

Ainsi lorsqu’il apparaît que la logistique de la-dite initiative sur Toulouse ait – pourrait-on dire – son « siège » à Mix’Art Myrys, je ne peux manquer de me rappeler ce que cette initiative là traîne de casseroles en terme de trahison. Il se trouve que j’aie été confronté deux fois avec eux aux choix que leur système de valeurs aient impliqués pour des personnes qu’ils n’aient pas hésité à laisser choir en chemin.

Rue Adolphe Coll, à leur première adresse de squatt, puis rue de Metz, la prétention bourgeoise de cette aventure là mérite qu’on la raconte. Elle me touche d’autant plus qu’elle détonne pour moi en terme de conception de l’artiste.

Rue Adolphe Coll c’était écrit en toute lettre dans leur projet : pas un mot sur la misère du logement, pas la moindre considération dans ce qui déjà était présenté aux autorités. On y avait déjà l’impression que le « squatt » ou qu’en tout cas ceux des occupants qui ne se réclamait là qu’en tant que squatteurs, n’était rien d’autre que des marche-pieds.

Cette association s’est toujours fait valoir auprès des autorités, municipales en particulier, comme une « initiative artistique » méritant uniquement de ce fait d’occuper les lieux où elle était installée. Cette revendication d’appartenance spécifique au monde de l’art et de la culture la situe d’autant plus comme une initiative bourgeoise qu’elle ait servi ainsi par deux fois à remettre à la rue d’authentiques squatteurs voire même d’authentiques artistes mais qui n’avaient pas goût eux à défendre l’idée d’un distinguo, pour ne pas dire d’une « sélection » là encore entre personnes ordinaires participant à une occupation collective à la fois par nécessité et par choix, et personnes porteuses d’un plan de carrière dans une « discipline » à faire-valoir à l’image positive des classes dominantes et de l’organisation sociale inégalitaire.

Ceux là ne tromperont personne qui se sont réclamés d’avoir plus droit que d’autres à un toît au-dessus la tête, parce qu’ils sont des bourgeois qui s’auto-proclament « créatifs ». Ceux là dans leur suffisance abandonnent à leur sort ceux qui ne sont pas « productifs », ou ceux dont l’activité n’est pas jugé « aussi noble » que la leur, par exemple pour la rue de Metz jusqu’à certains qui y assuraient de « basses oeuvres » qui si utiles aient-elles pu être au fonctionnement du squatt, n’avaient rien à voir avec les sphères du monde « culturel » (en réalité celui de la flagornerie entre-bourgeoise), au monde de la « reconnaissance » auquel ces gens aspirent.

Soyons clairs : ces gens là sont des laquais du pouvoir et du capital, qui peuvent donner l’impression de faire les clowns ou de mal s’habiller pour donner le change, pour prendre à défaut de l’esprit le « costume »  des artistes. Mais ils n’en sont pas pour une seule et unique raison : leur fraternité humaine, il n’hésitent pas à la vendre au plus offrant. Ils n’hésitent pas à laisser tomber leurs compagnons de misère si leur intérêt « artistique » est en jeu.

Au-delà déjà l’on pouvait estimer que portant (encore une fois) la revendication d’une « convergence des luttes », qui n’est qu’une vieille scie des partis politiques et syndicats de gauche et d’extrême gauche, on ait affaire tout autant aux « nuits debout » qu’à une opération planifiée de marketing politique et électoraliste. Car celle là on l’entend depuis les années 2000. Et le principe en est lui aussi connu. Il s’agit pour le moins de tenter de réunir des mécontents, en ayant pour projet de les convaincre que les causes de leur mécontentement puissant trouver une issue dans la coalition des uns aux autres, voire dans l’engagement dans l’une ou l’autre des organisations en réalité initiatrices en amont de l’opération.

J’ai lu récemment qu’on ait désigné seulement le PCF et le Parti de Gauche pour consister dans l’attirail des organisations en question. Je crois pour ma part qu’on puisse tout aussi bien supposer qu’il s’agisse plutôt de l’ensemble des mouvements politiques et syndicaux qu’on ait par exemple à Toulouse vu préparer à l’avance la canalisation des réactions populaires à l’explosion de l’usine AZF il y a seize ans, à savoir les Verts (EELV aujourd’hui), le PS (avançant masqué), La LCR/NPA, la CGT, la CFDT, la FSU, Sud, le PCF, le Parti de Gauche, le Front de Gauche, et d’autres, et qui, indépendamment de la bonne foi possible de certains de leur militants restent et demeurent en totale incapacité à construire isolément comme ils s’y obstinent, un changement qui là encore ne fasse plus le tri entre « militants reconnus » (pour disposer suivant leurs critères là encore de classe, d’une « conscience politique ») et clampins désespérés (mais par pour autant complètement cons).

« Les promesses rendent les fous heureux »
Marc Atteia.

Sur le fond que proposent ces gens-là ? rien moins qu’un maintient du statut quo bi-latéral qui continue d’année en année à tenter de persuader les masses qu’elles doivent choisir parmi deux camps bourgeois s’opposant sur leurs méthodes de domination, pour espérer sortir du système de domination en lui-même. En raccourci on a vu comment ça s’est passé en France au moment de la supposée « alternance » depuis Mitterand par exemple, mais plus récemment encore comment ça s’est passé en Grèce, sous couvert d’une supposée radicalité qui a aucun moment n’ait songé à remettre les pendules à l’heure.

Quelles pendules au juste ?

Et bien déjà celle qui aujourd’hui nous conduiraient à établir une différence autre que cosmétique entre un imbécile de droite et un imbécile de gauche. Je l’exprime comme cela pour considérer que le premier obstacle à des changements positifs de nos sociétés soit de fait notre imbécilité. Imbécilité à, comme je l’exprimai plus haut, vouloir ignorer ce que nous disent nos sens, à nous aveugler par exemple en succombant à l’illusion que les défis de notre futur puissent être si simples que la moindre doctrine pré-fabriquée nous permette de les surmonter. Imbécilité à vouloir à tout prix nous choisir un camps en désignant n’importe qui d’autre ou n’importe quel groupe comme viscéralement animé d’intentions malveillantes, quand bien l’on sache que pour ainsi dire aucun être humains ne soit, à moins d’être malade (et c’est exceptionnel) convaincu d’agir ou choisir en ce sens. Imbécilité à vouloir appréhender notre destiné spécifique autrement qu’au crible des quelques milliers d’années de structuration de la société sur des bases hiérarchiques, en n’essayant de sortir de cet héritage millénaire de la domination et n’ait pas, quoiqu’on s’emploie à s’en convaincre d’antériorité limitée à la seule ère bourgeoise et industrielle.

Il n’est pas question ici de vouloir absolument démentir la réalité de l’oppression impérialiste telle qu’elle se décline sans partage aujourd’hui sur la planète bien sûr, mais de signaler quand-même qu’entendre certains nous raconter des fadaises suivant lesquelles de simples changements des « personnes » qui se trouveraient désignées pour nous « diriger » nous aiderait à changer d’avenir relève d’un projet collectif aussi abrutissant que désespérant. Nous n’en sommes malheureusement plus à nous confronter au « besoin d’espoir ». Nous en sommes à devoir fournir un effort collectif pour remettre notre imbécilité à sa place. Et comme notre imbécilité est partout, c’est à chacune et chacun d’entre nous de la débusquer jusque-es-et y compris dans l’ensemble des mécaniques de fonctionnement collectif que nous ayons acquises et notamment dans cette manifestation aussi spectaculaire qu’elle est affligeante d’attente des « grands soirs ».

Quand j’entend à mots couverts promouvoir « la vraie gauche » comme une voie praticable de transformations alors que les faits démontrent qu’elle ne constitue plus aujourd’hui qu’un drain idéologique et politique vers la social-démocratie qu’elle n’a jamais cessé de conforter, cela au point d’avoir même renoncé à l’abolition des classes telle que décrite dans le Manifeste de 1871. Quand je constate que dans les quartiers populaires, il n’existe concrètement plus aucun dialogue entre les habitants issus de l’immigration et ceux qui voudraient croire que la France puisse redevenir le pays qu’ils connaissaient dans leur enfance, comme leur donne à imaginer les chansons des Le Pen, comment pourrais-je même imaginer qu’on se soit pas embarqué dans un tourniquet collectif ternaire de l’ordre du triangle de Karpmann ?

Nous devons comprendre ce clivage en trois groupes d’intérêt qui structure notre société aujourd’hui mais que ne recouvrent plus en rien les clivages politiques superficiels. Il y a d’une part la population d’origine immigrée et que nous avons le tort de désigner suivant les seuls critères qui caractérisent leur relégation : considérons qu’il s’agisse pour le moins de la part de notre population qui reconnaisse à sa bonne échelle la dimension de l’impérialisme et de son oppression. Considérons qu’il s’agisse d’une part de notre population qui plus que toute autre agisse au quotidien en toute solidarité à l’échelle internationale. On oublie trop souvent en effet que bon sombre d’immigrés et d’enfants d’immigrés adressent régulièrement de l’argent dans leurs pays d’origine et qui sert aux habitants de ces pays à tenter de ne pas crever. Quand j’entend des « bons français » juger explicitement que selon eux ces citoyens aient goût pour la misère et ne veuillent pas en sortir, je le renvoie directement à l’ignorance manifeste que l’idée même traduit des différences de modalités de survie entre le nord et le sud, entre les pays prospères et riches comme le nôtre et ceux que de fait, nous asservissons.

Ah oui, mais bien sûr, la France n’a rien à voir avec la petit roi du Maroc, commandeur des croyants et actionnaire d’à peu près tout ce qui compte de profitable en son fief. Elle n’a rien à voir non plus dans l’expérimentation de la politique de la terreur en laquelle consiste la bonne gestion de l’Algérie néo-colonisée des vingt dernière années. Non, la France c’est le pays des droits de l’homme, comme on l’apprend à l’école. Ce n’est ni le pays des entreprises de La Défense, ni encore moins celui des complicités entre services secrets pour maintenir au pouvoir les élites argentées et bien armées du pourtour de la méditerannée.
Je n’entrerai pas dans les polémiques sans fin sur les choix et pratiques religieuses, ou même les extrémismes auxquels certains s’efforcent de réduire l’équation sociale complexe à laquelle tout ceci renvoie…Je me contenterais de dire à ce sujet avoir croisé des copains du Liban ou de Syrie il y a même fort longtemps et dont il était sensible que la vision du monde, si laïque aurait-on pu la considérer, ne se faisait déjà aucune illusion vis à vis de la dépendance sans rémission des peuples au bon vouloir des puissants. Chrétiens ou musulmans, ils étaient logés à la même enseigne, celle de devoir se protéger des guerres et tenter d’y survivre.
Pour moi, les immigrés et enfants d’immigrés sont ceux qui en France représentent peut-être le meilleur de l’humanité qui nous reste.

« while there is a lower class, I am in it; and while there is a criminal element, I am of it; and while there is a soul in prison, I am not free »
Eugene Victor Debs (1855-1926)

Aux « de souche » populaires comme moi qui, partageant l’idée qu’un monde partagé soit encore possible ou comme d’autres qui ne s’inquiéteraient plus que de leur propre misère allant croissant sans égard pour celle qui motive celle ou celui habitant le même palier, de faire la part de choses et de déterminer à qui de fait ils doivent les calamités qui les affligent. Nous les devons sans doute à nos propres inerties face à l’imposition d’un monde déterminé par la puissance. Mais il ne s’agit pas de verser pour autant dans l’auto-responsabilisation exagérée notamment par des choix souvent bien antérieurs à nos dates de naissance. Il ne s’agit ni de cela, ni pour autant – ce qui traduit directement la raison de mon aversion pour le misérabilisme « de gauche » – de ne désigner que les riches comme responsable du désastre social et environnemental global dans lequel se trouve notre planète. Nous succombons trop facilement à cette « américanisation » des esprits qui tende à résumer de notre vision politique des choses à ce que nous avons dans notre assiette. Pour comprendre l’importance du contexte international et notamment des ressorts et des origines des pires oppressions à l’oeuvre, et pour ainsi reconnaître l’importance principale que revêt sur nos vie l’ordre international des choses, il faut sans doute en avoir été déjà un peu instruit. Et c’est assez difficile pour beaucoup aujourd’hui pour deux raisons : la première relève sans doute d’un synamitage pur et simple des programmes d’histoire et de géographie dans les classes antérieures au lycée (et encore) ; la deuxième tient sans doute au fait que de nos jours dans plus de 40% des foyers, la télévision soit allumée en permanence, diffusant autant de mensonges et de visions biaisées sur ces questions qu’il ne puisse procéder que d’un effort individuel volontaire et de longue haleine pour s’en dé-conditionner.

Pour ma part du moment où un mouvement comme les « nuits debout » mais c’est valable pour n’importe quel autre, à gauche comme à droite, se refuse de poser la conquête hégémoniste de la planète, autant en dénonçant la grande bourgeoisie actionnaire des transnationales qui la dirigent, qu’en dénonçant les êtres humains qui entendraient feindre ignorer qu’au quotidien ils ne fassent qu’objectivement la soutenir en la laissant faire, ne peut qu’être une entreprise de marketing et qui ne puisse profiter qu’à l’ordre inique des choses. Ce que j’affirme, ce faisant, c’est qu’en aucun cas la défense de nos droits propres légitime en quoi que ce soit de laisser passer l’oppression où qu’elle se situe. Je comprend bien que cette posture puisse être lue comme l’expression d’un vieux con qui ne trouve pas matière à s’amuser des véléités « festives » qu’il voit regulièrement inviter les « djeuns » à motiver à participer à ce qui ne pourrait être à son sens qu’une énième déclinaison d’un même spectacle politicien éculé.

Je finirais pour le moment par ma vision des riches, qui à mon avis partagent tout les atavismes d’imbécilité universelle citée plus haut et qui nous habitent. Quelque part, il se doit forcément trouver au moins cette excuse pour expliquer les raisons qui les faillent eux aussi gagater devant leurs assiettes et s’aveugler à l’égard du puits sans fond par lequel leur effort tend à tous nous enfoncer. Quand je disais encore plus haut fonder mon approche des valeurs autour de la reconnaissance universelle de l’être, il va sans dire que je ne saurais les en exclure. Bien sûr, succombant moi-même occasionnellement à l’imbécilité, il m’est déjà arrivé comme à d’autres d’imaginer des têtes de banquiers suspendues au boût d’une pique et d’avoir d’autres sentiments vindicatifs mais que je reconnais en réalité pour des manifestations de ma frustration. Je ne pense pas que la paix puisse se conquérir n’importe comment. Et donc je ne pense pas que les projets vindicatifs et dont il faille remarquer que pas une révolution véritable ne soit jusqu’ici parvenu à se démarquer, méritent qu’on les néglige ni qu’on ne les explique que par des héritages philosophiques ou religieux. Faire prévaloir la valeur universelle et imprescriptible de toute personne relève sur le fond d’un idéal complètement rationnel, et qui ne mérite seulement que d’être réflechi dans tous ses aspects et mis en oeuvre dans toutes ses dimensions.

De fait, l’effort en question présente l’inconvénient pour soi d’imposer le dynamitage de croyances faisant long feu, et notamment contrarie non seulement toute idée de mérite mais aussi et surtout d’utilité. Il ne s’agit donc pas seulement de lutter contre les atavismes qui nous conduisent à juger les personnes pour mal ou bienveillantes, mais en-deça de reconnaître au premier des légumes et à la dernière des abruties le droit d’exister sans considération quant au rôle ou aux responsabilités qu’on entendrait lui donner, et jusqu’à admettre sa potentielle adversité. Il s’agit évidement d’une prise de risque. Mais elle me paraît d’autant plus potentiellement féconde qu’elle s’inscrive rationnellement dans une opposition sans aucune ambiguïté à l’exigence utilitaire qu’impose aux êtres un ordre social en soi défini comme totalitaire. Le totalitarisme contemporain c’est en effet ce qui contraint à tous les niveaux de la société productrice-consommatrice globale d’aujourd’hui chacune et chacun d’entre nous à s’asservir à sa machine pour gagner le droit de survivre.

De nos jours la puissance de cette machine n’est pas simplement à envisager sous l’angle de l’échelle de ses ravages physiques, mais plutôt sous celui qui fasse qu’elle soit parvenue à nous convaincre d’une idée complètement fausse jusqu’à inverser en quelque sorte notre vision de sa réalité. Cette inversion, c’est celle de la relation parasitaire allant de l’énergie des peuples au profit du capitalisme. L’idéologie dominante, autrement dit l’idée des dominants et dont ils tentent en permanence de nous persuader, c’est que l’entreprise capitaliste soit pour nous la puissance nourricière qui garantisse notre survie. Alors que concrètement, l’impérialisme n’est rien d’autre qu’un corps parasitaire qui prospère et qui ait toujours prospéré directement au détriment des peuples.

Mais revenons à notre sujet qui est de questionner la nature d’un « mouvement » qui, plutôt que de proposer des principes à la fois clairs et significatifs de changements, évite soigneusement d’en afficher, en prétextant de le faire pour ouvrir aux « propositions » du bon peuple lui-même. Qu’est-ce que ça vous inspire, à vous ? Bien sûr ça peut donner envie de s’exprimer, dans une société où se raréfient de plus en plus les occasions d’échange. Mais que cela peut-il aussi vouloir dire ? Déjà, que les organisateurs puissent avoir très bien compris qu’en mettant sur la place publique les conceptions partisanes qu’ils entendent en réalité continuer à promouvoir sans pour autant les mettre en question, il y ait peu ce chance qu’elles se rallient plus de soutiens qu’elles n’en aient eu par le passé. Cela suggère qu’il s’agisse en réalité pour eux de les reformuler, d’en recycler la présentation, pour les compiler à constituer un programme électoral habillé comme quelque chose d’indépendant et d’innovant.

Cette démarche en elle-même est étonnante. Faut-il en statuer que de nos jours parler de lutte des classes ou d’impérialisme ne soit plus pertinent en termes de représentation du monde ? La question vaut d’autant plus d’être posée que les phénomènes cités deviennent de plus en plus embarrassant dans la gestion des coalitions de gouvernements dits « de gauche » (souvenons-nous par exemple du « mon adversaire, c’est la finance »). Proposer d’évacuer ces concepts en les reformulant dans un langage flou de gentils écolos altermondialistes peut certes effectivement remplacer une étude de marché coûteuse pour établir un programme électoral à l’échéance de 2017.

Mais enfin sur le fond, tant que rien de significatif ne s’exprime en terme ni d’intention concrète ni de représentation du monde, tant qu’ils restent sur « on converge, on lutte, mais on ne dit pas pourquoi » ou tant que ce pourquoi se limite à proposer s’opposer à telle ou telle étape de la conquête des droits des français à prospérer de l’exploitation en meilleure proportion que celle dont bénéficient leur réels dirigeant, il n’y a guère de quoi s’enthousiasmer…

Rappelons aussi, à toutes fins utiles qu’attendre de la réunion de certains frustrés obsédés par l’appétit de pouvoir avec des jeunes et moins jeunes dont le projet se limite à acquérir pour eux-mêmes une prospérité bourgeoise, quitte à l’acquérir au dépend des affamés du Sud, puisque pour certains la trahison n’en est pas une si l’on ne trahit pas sa classe, n’est-ce pas faire montre d’opiniâtreté dans l’entretien des illusions ?

Vive les cancres

« Le cancre

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur. »

Jacques PRÉVERT (1900-1977), « Paroles », 1946.

Je ne sais plus qui me citait sur un forum sa reconnaissance à avoir croisé Prévert à l’école. Mais me je souviens bien qu’il était pour lui question de défendre l’école d’aujourd’hui, comme passage obligé pour disait-il, se construire une pensée. J’aurais du ne pas insister dès lors et m’employer plutôt comme ici à raconter ici le cancre nouveau, celui désigné lui aussi par les huées des enfants prodiges. Mais pas seulement.

Il est souvent africain mais pas toujours. Il dit « je m’en bat les couilles ». Souvent. Il n’a pas même l’âge du Collège et déjà il a perdu toute confiance en lui. C’est pour ça qu’il s’en bat les couilles. Il a compris qu’on l’avait déclassé dans la catégorie des irrécupérables. Il a compris qu’on se passait d’essayer de l’aimer comme il est en lui serinant à longueur de journée qu’on le brimait « pour son bien ».

Le problème de l’école et des structures d’animation, c’est qu’elles reflètent avec précision tout le corpus des préjugés et des injustices qu’on retrouve dans l’ensemble de la société. Et aujourd’hui notre société c’est bien ça : une construction destructrice, autoritaire, dépersonnalisante, colonialiste et meurtrière qui ne peut plus se permettre de parler d’amour. Si elle se le permettait, tout le monde se foutrait de sa gueule.

J’ai vu des gamins littéralement harcelés à longueur de journée et servant de défouloirs et de bouc-émissaires aux frustrations de groupes entiers d’animateurs. j’en ai vu en procès tous seul devant un meute d’adultes leur spécifiant la norme admissible en terme de comportement humain. J’ai vu s’exercer au sein d’équipes d’animation des chantages faciles à la précarité voire des cabales prenant prétexte de ne pas vouloir adhérer à ces pratiques de singularisation qui n’ont d’autre effet que d’anéantir plus encore qu’elle ne l’est déjà la confiance en eux des gamins en difficulté. Je les ai vu se défausser lâchement sur la responsabilité des parents lorsqu’en particulier les signes d’aggravation de l’état de l’enfant, qui s’expliquait notamment par leur opiniâtreté à le punir sans arrêt, contredisait manifestement l’effet supposé bénéfique de leur méthodes disciplinaires.

Si ces structures dans leur fonctionnement transmettent bien les principes structurant l’ordre social, tout ça est très inquiétant. Elles témoignent d’une cristalisation autour du seul principe disciplinaire de l’ensemble des relations des uns aux autres. Sous prétexte d’apprentissage du « vivre ensemble » le projet de la société c’est de gommer toute singularité, c’est de robotiser la masse humaine pour la rendre économiquement « concurrentielle » et socialement décérébrée. Il est plus question de produire des routines de comportements que d’accompagner la personne dans l’épanouissement de son existence. À partir de quoi il est loisible de questionner non seulement le prétendu « humanisme » dont se réclame à cor et à cri notre société, mais tout autant sa sincérité.

Une rupture s’est établie progressivement et qui d’une école à vocation émancipatrice sensée aider la personne à se construire elle-même a fait une simple fabrique de ressources humaines disciplinées pour la grande machine de production-consommation maximisant les profits. Ce n’est peut-être pas le cas dans les écoles de quartiers privilégiés mais ça l’est dans toutes celles où j’ai travaillé. J’y ai vu la coexistence de milieux professionnels sous pression hiérarchique maximale, s’appuyant sur toutes sortes de suppositions d’exigences fortes des parents, travailler à la standardisation des savoirs et des comportements, s’appuyant sur des conceptions antédiluviennes de la psychologie pour établir des routines en tous points similaires à ce qu’on retrouve dans le monde du travail : alternant la contrainte de production et le loisir programmé, désignant toute attitude singulière comme une manifestation d’inadaptation à la vie sociale, jusqu’à construire de toutes pièces des pathologies « opportunes », auto-validées par l’ensemble de l’actorat du système.

On voit aussi dans ces institutions la même acception sélective des termes de la violence, désignant la violence physique, pourtant limitée, comme un phénomène complètement isolé du reste des violences, et en particulier bien sûr de la violence institutionnelle. C’est ainsi que de très nombreuses fois, j’ai pu voir des enfants complètement privés durant des heures entières de toute relation sociale, et paradoxalement, de manière constante du fait d’avoir montré des comportement traduisant qu’ils avaient déjà des difficultés à les gérer.

Cela traduit le point où nous en sommes, à savoir croire pouvoir déconnecter le conditionnement à supporter la contrainte à l’incapacité croissante des personnes à assumer leur liberté. C’est ainsi qu’on obtient des générations de paumés, rendus incapables de savoir ce qu’ils ressentent, ce qu’ils aiment, et par conséquent dépourvus non seulement d’empathie mais surtout de repères sensibles individuels qui les aide à s’orienter vers un avenir plus heureux pour eux-mêmes. Produire et consommer devenant le maître mot, la seule alternative qu’ils aient au sortir de l’école c’est de rentrer dans le rang ou dans la délinquance pour satisfaire au cycle du bonheur mécanique qu’on leur a inculqué.

Pièges du mouvement social, épisode 2.

Il y a ceux qui considèrent que la société militaro-industrielle est l’ennemie et ceux qui veulent la rendre plus « durable« . Entre ceux-là, une « coalition » n’est techniquement pas concevable. Habitant Toulouse qui est à peu près la capitale française de l’armement, nous sommes évidemment aux premières loges concernés par le démêlé collectif de cette contradiction.

Sous le doux euphémisme d’industries aéronautiques et spaciales en effet nous savons que ce dont il soit question procède de la fabrication de missiles et autres machines de mort destinées aussi bien aux usages de notre « politique humanitaire » que pour l’exportation dans des pays aussi « pacifistes et humanistes » que le notre. C’est pourquoi le silence sur cette question de la place des industries de mort dans les discussions sur l’avenir puisse à force devenir inquiétant à Toulouse. Car on devrait forcément être conduits à discuter du comment prospérer autrement qu’en travaillant dans un secteur comme celui-là pour peu qu’on soit sincères en terme de changements.

On perçoit d’autant plus crûment le problème quand on y ajoute la question atomique. En atelier j’ai entendu une personne exprimer que la question de l’industrie atomique pourrait être celle de son bon usage. Fort heureusement elle a ajouté manquer d’information sur ce sujet, ce qui est tout à son honneur. Parce qu’il n’y pas plus de « bon usage » des radionucléides qu’il n’y a par exemple de la torture. Chaque jour de part cette industrie des poisons toxiques et radioactifs pour des milliers d’années sont produits, et que le discours dominant appelle pudiquement des « déchets » comme si on pouvait les apparenter à des épluchures de patates. Ben non. Ces produits sont incontrôlables, et leur effet sur tout ce qui est vivant est néfaste et létal. Ils ont des effets à long terme sur l’intégrité du patrimoine génétique de toutes les espèces vivantes. Autrement dit si à l’exposition immédiate comme à Hiroshima, Nagazaki, Tchernobyl ou Fukushima ils provoquent cancers, fausses couches et autres malformations génétiques des nourissons, il a été démontré qu’il déstabilisaient complètement et de manière croissante au fil des génération l’héritage génétique des êtres vivants.

Cela se traduit après la succession de plusieurs générations apparemment intègres, par l’apparition d’altérations génétiques différées chez les nouveaux nés. En langage simple ces poisons ont la propriété d’empêcher la reproduction de la vie et présentent la capacité avérée à la détruire à terme définitivement. Il n’existe donc aucun « bon usage » de ceux-ci et il est par dessus tout urgent d’arrêter d’en produire.
Si vous souhaitez prendre connaissance in extenso des faits évoqués ici, je vous recommanderai la lecture des Actes du forum sur les Effets Génétiques des Rayonnements Ionisants organisé en novembre 2014 et publiés par Independant Who en octobre 2015.

Nous sommes loin comme on voit d’une simple question de choix énergétique ou de sécurité des installation face au seul danger d’accident nucléaire. A contrario, présenter la menace atomique sur les seuls plans précités revient à s’aveugler ou à vouloir aveugler quand le mot danger à son égard est si faible qu’il en devienne disculpant. En France, pays le plus densément nucléarisé au monde, nos responsabilités individuelles prennent à cet égard une dimension considérable.

Se trouvent donc posées, au-delà des questions de formes réellement démocratiques, celles des termes autour desquels des transformations sociales profondes seraient souhaitables (on serait même tentés de demander quand enfin la définition collective de nouveaux paradigmes factuels de civilisation se posera-t-elle sur un plan politique). Et nous comprenons bien aussi, qu’au delà du maintien éventuel d’industries réputées utiles, nous devions tout autant nous résoudre à devoir assumer certains héritages lourds de l’ère impérialiste. Ceci pose la perspective des changements politiques nécessaires comme un objectif de longue haleine, et non pas d’un qui se puisse résoudre en quelques mois ou mêmes quelques années de travail de transformation.

Nous avons certes ce souci premier de nous ré-approprier nos destins et de faire en sorte qu’une réelle démocratie puisse s’instaurer.
Mais son rôle doit forcément passer par la prise en compte de notre communauté de destin vis à vis des autres peuples de la planète et plus généralement de toutes les espèces vivantes qui y habitent.
Et son rôle doit forcément aussi passer par l’affrontement à des menaces majeures à court et long terme, comme l’armement, comme la prolifération des poisons nucléaires, qui constituent l’héritage de nos générations.

Il y a forcément là nécessité d’un inventaire sans oubli ni concession de l’héritage industriel et social. On bien vu comment au moment même de la publication du rapport sus-cité, les soutiens ouverts ou dissimulés du statu quo industriel ont voulu, pour prétexte d’opposer aux hypothèses de changements climatiques induits par l’activité humaine, poser la question atomique pour les uns comme « solution à l’effet de serre » et pour d’autres comme s’il s’agissait de « moindre mal » qui puisse s’accomoder d’une période de « transition énergétique« . Sur cette problématique particulière, nous pouvons identifier une priorité importante qui est le double préalable de l’examen attentif et factuel des situations, qui seul peut permettre d’engager le dialogue social dans des termes qui n’induisent pas dans leur formulation même, le sens de la négociation.

Nous nous trouvons renvoyés par ces faits, à une priorité qui n’apparait guère dans les formes actuelles du débat public, qui est celle bien entendu de l’information. Sans déployer en toute connaissance de son caractère essentiel, un outillage d’information du public à la fois le plus accessible et le plus factuel et exhaustif qui soit, non seulement nous nous tromperions nous-mêmes qui serions « informés » quant à la nature fondamentalement horizontale de démocratie dont nous parlerions, mais plus tragiquement nous prendrions clairement le risque de nous définir des priorités d’action qui sur certains plans, manqueraient d’influences sur des causes aussi universelles qu’essentielles. En d’autres termes et par exemple, on peut s’interroger quant à l’intérêt de perspectives de changements si celles-ci ne devaient opérer qu’au plan purement cosmétique sur un état du monde déjà très au-delà du « préoccupant« .

Des pièges tendus au mouvement social

Compter agréger les personnes en partant du principe de leur droit à la parole et à la participation aux décisions suivant le principe une personne une voix c’est très bien. Il est question ici d’énoncer néanmoins un certain nombre de critiques quant à la manière dont s’engage le mouvement des « nuits debout », critiques qui n’engagent que moi mais qui portent sur des caractéristiques ayant tendance à s’accentuer.

La première d’entre elles tient à la façon dont l’organisation laisse très peu d’espace aux libertés d’initiatives : à mesure que s’est imposée la « marque » nuits debout, s’est instaurée dans le même temps une « routine » qui se traduit par exemple par l’occupation systématique du créneau de début de soirée par des assemblées générales quotidiennes. Pour qui est déjà passé par la case « mouvement politique » et n’a pas pour autant pris goût à la « réunionite » qui en caractérise certains, c’est un peu décourageant. Pour ma part la lourdeur d’un assemblée générale et la contrainte à s’y exprimer devant une foule qu’elle impose joue un rôle de repoussoir. J’aurais plus apprécié en somme qu’il y ait moins d’assemblées générales et plus de travail d’échange direct, et plus d’opportunités de construire collectivement des positions et propositions de fond et qui permettent notamment des retours prioritaires, travaillés afin d’être accessibles au grand public.

Plus généralement cette initiative s’inscrit clairement dans des pratiques militantes au sens traditionnel du terme, encourageant d’ailleurs systématiquement à « passer à l’action » en canalisant quotidiennement là aussi les participantes et participants vers des manifestations. Je pourrais considérer que ce soit là mon âge qui parle et qui me fasse rechigner à passer mon temps à défiler et à courir en face des flics. Il y a sans doute de cela mais aussi et surtout une circonspection construite de longue date vis à vis de toute obsession à agir. Je ne compte pas le nombre de fois où discutant dans tel ou tel milieu militant, sur tel ou tel front revendicatif j’aie pu entendre des personnes se prévaloir d’agir en faisant en sorte procès à celles voulaient donner du temps à réfléchir au sens qu’elles le souhaitaient en réalité par lâcheté. Et je dois dire que mon ressenti à cet égard, sans doute réactif à un tel procès d’intention fut de me sentir manipulé, canalisé et empêche de choisir vraiment le mode d’action après en avoir défini l’objectif et le contexte en pleine intelligence.

J’interprête aussi cette obsession de l’action comme relevant d’un avatar de l’obsession productive culturelle dont nous héritons. Manifester, se réunir, statuer peuvent à un certain niveau s’interprêter comme les productions de l’industrie militante. Le reste est donc souvent considéré comme « improductif » voire « stérile », ce qui conduit les spécialistes et experts du militantisme à adopter parfois des raccourcis désagréables assimilant ceux qui en expriment le regret à des casseurs de mouvement, voire à des infiltrés. Ainsi peut se construire dans la pratique un sectarisme qui, plutôt que se fondant sur des désaccords sur l’analyse de la société en elle-même, se fondent sur l’indocilité à adopter les stratégies militantes traditionnelles. Si je parle ici d’un piège, c’est que par exemple pour qui aurait pour objectif de s’associer indistinctement les voisines et voisins qui n’aient jamais participé à cette « culture militante » et même s’en méfiant, se limiter à mettre à disposition des formes d’agrégation qui ne fassent que la reprendre n’est peut-être pas la meilleure solution.

Durant le court moment où il m’a été permis d’échanger avec des participantes et participants des « nuits debout », j’ai également pu noter que certaines et certains semblaient éprouver un besoin considérable de s’exprimer et un désir très fort d’être écoutés. Cette part du contenu des échanges n’est à mon avis pas dutout à considérer comme transversale ni encore moins comme parasitaire. Il s’agit à mon sens de ce que devrait être la fonction prioritaire d’un mouvement sincèrement horizontal. Et c’est ce qui renforce d’autant plus ma perception critique des possibilités de décallage entre les formes et l’objectif collectif dans l’expérience actuelle des « nuits debout ».

Je complèterai ce court inventaire critique par la constatation des mises en situation spectaculaires (en dehors de celles déjà évoquées et qui indéniablement participent elles aussi de ce champ), qui suscitent aussi défiance de ma part. Les plus manifestes sont les projections et autres interventions « expertes » et qui me paraissent cette fois reproduire le modèle conventionnel de communication unilatérale. Ce que suggérait à demi-mots la courte discussion sur les Utopies c’est la nécessité d’une déconstruction de nos marquages culturels et dont on voit mal comment elle pourrait s’engager sans nous distancier à l’idée de reprendre à notre compte les pratiques de colonisation de nos imaginaires handicapés qui nous positionnent en simples spectateurs.

Il n’est pas question ici de faire critique des sujets ou des prétextes si intéressants puissent-ils être ou avoir été mais de marquer la contradiction phénoménologique entre proposer d’inventer de nouvelles formes de relations sociales tout en adoptant celles qui nous privent de parole.

Bien sûr un des aspects important qu’il ne faille pas oublier relève du risque à personnaliser le mouvement et déposséder ses participants de leurs choix, au propos duquel différentes observations méritent d’être exprimées.

J’ai critiqué de prime abord la publication non-floutée des visages des participants sur Internet, ce qui dans un premier temps me paraissant mettre eu cause leur droit à la vie privée, fournissant aux autorités les moyens de les reconnaître, et j’ai également vu des photographes mitrailler les participants sans leur en demander l’autorisation (que personnellement je ne leur aurais pas donné), ce qui m’a profondément choqué. Montrer qu’il y ait foule, pourquoi pas, si ça doit permettre d’inciter plus de personne à participer. Mais cette façon de présumer de l’inconséquence à diffuser l’apparence des personnes sans leur accord me semble marquer un point très négatif en terme d’esprit de l’initiative. Pour moi elle dit alors d’une part que ce soient plutôt les apparences qu’il s’agisse de montrer, et d’autre part elle traduit l’absence totale de considération pour le libre choix individuel à cet égard. Bref s’il ne tenait qu’à moi, j’encouragerais au contraire à empêcher que quiconque se permette d’opérer des prises de vues photographiques de ces événements, au nom du respect même des participantes et participants.

Pour finir par « personnalisation » il serait bien entendu question de clarifier mieux ce qui s’entend par l’horizontalité là encore, puisque commencent peu à peu à se voir parmi les participantes et participants les plus actifs reproduire là encore des photographies. On connait bien et de très longue date l’utilisation de l’image de militants « de la base » finissant par servir la soupe électorale in fine. D’autre part ce qui serait à attendre d’un mouvement se revendiquant de la voix directe de ses participant et participants serait plus la reprise des termes de leurs volontés et de ceux de leurs visions du monde que la répétition à peine déclinée du système de représentation.

Le mouvement « nuits debout » s’est engagé, ne nous y trompons pas à une année avant l’échéance présidentielle en France. Il lui appartient donc dès ses prémices de clarifier ses choix dans cette perspective, à moins de faire semblant de les ignorer. Soit il s’inscrit dans un projet de changement véritable et donc forcément très au-delà d’une telle échéance, soit il choisit de coller au calendrier électoral et de servir de boîte à idées pour des carriéristes. Je n’estime pas ces choix compatibles de l’un à l’autre, considérant qu’une mise à plat de toute ambiguité à cet égard constitue la seule chance d’élargir le mouvement en lui donnant sens, notamment pour la moitié des français qui ne vote plus depuis des années.